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Pascal Bodjona, seul avec sa croix, abandonné par ses « frères » et ses profiteurs

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Au cours des tractations, le mardi 11 septembre dernier au Palais de Justice de Lomé, voyant la manière dont les forces de l’ordre bousculaient celui qui était encore il y a de cela quelques mois le tout-puissant ministre du système RPT/UNIR, une femme, identifiée comme une militante de l’ANC, visiblement horrifiée par ce qui se passait, lâcha en vernaculaire une phrase que nous prenons soin de transcrire ici: « Vous les gens du RPT et autres, vous êtes des poltrons jusqu’ce niveau ? Faure a arrêté Kpatcha Gnassingbé, vous n’avez rien fait, il vient d’arrêter Bodjona et l’humilie devant tout le monde, personne ne dit rien. Vous croyez que si c’est à Fabre qu’on fait ça, le pays va rester comme ça ? ».

La dame qui s’est exprimée en ces termes et qui nous inspire cette réflexion ne devrait pas avoir un quelconque niveau d’instruction. Mais ces propos se rapprochent si bien de ceux de Victor Hugo lorsqu’il déclarait dans l’Obéissance passive : « L’espoir changea de camp, le combat changea d’âme ». Pascal Bodjona est aujourd’hui seul avec sa croix face à son destin. Lui qui jusqu’au mois de juillet dernier, était sur tous les fronts au sein du pouvoir. Il n’y avait pas de dossier chaud dont il ne s’occupait pendant que le Prince lui, se délectait de ses villégiatures bungabunga. Les élections frauduleusement claires, c’était lui. Calmer le front social parfois avec des accords bidons suite à la grogne des étudiants de Lomé et Kara et des fonctionnaires, c’était encore lui. Multiplier les allers et retours à Kara, parcourir tous les cantons pour calmer la colère des populations et des chefs en vue d’une réussite sans heurts des Evala, c’était toujours lui. Pascal Bodjona, c’était l’homme à tout faire du pouvoir.

L’homme ne se déplaçait sans qu’on ne voie derrière lui toute une horde de partisans, de courtisans, de profiteurs, des frères ethniques ou de village. Mais depuis sa première convocation par le juge d’instruction dans cette scabreuse affaire d’escroquerie sur fond de règlements de comptes politiques, le puissant Pascal Bodjona, celui que tous les gens adulaient et envahissaient pour solliciter ses largesses est devenu du coup une «peste» que l’on fuit. Rares sont ceux qui l’appelaient au téléphone ou osaient se rendre à son domicile. Le 1er septembre après son arrestation, sa femme Zaïna Nasr n’a pu s’empêcher d’évoquer sur Radio Légende dans une émission spéciale, cette méfiance voire distance de tous ceux qui se bousculaient au portillon des bureaux de son mari et de son domicile.

Le Général De Gaulle dans ses Mémoires de Guerre disait : « Toujours le chef est le seul en face du mauvais destin ». Pascal Bodjona aujourd’hui, comme Kpatcha Gnassingbé hier qui distribuait de l’argent dans la Kozah comme un guichet automatique, sont seuls face à leur destin, loin des profiteurs de jour ou de nuit qui défilaient à leurs domiciles. Au cours de ces deux semaines de tribulations, à part les membres de sa famille et peut-être une poignée de frères de village, le ministre « Grand format » doit se rendre compte que tout ce qui se passait autour de lui n’était qu’hypocrisie voire illusion. Où sont ses frères ethniques, où sont ses frères de village, où sont ses amis, où sont enfin la horde de profiteurs qui bénéficiaient de ses largesses ?

Cette réalité propre au système RPT et dans une certaine partie du Togo où c’est l’argent qui fonde les relations, Faure Gnassingbé le sait mieux que quiconque. C’est pour cette raison que depuis 2009, il frappe aveuglement dans le tas, aussi bien les civils que les militaires, tout en sachant qu’en face il n’y aura rien. Il sait mieux que quiconque que quelques dizaines de millions de francs à un officier avec un carton de champagne suffisent pour que ce dernier change de camp et abandonne son bienfaiteur d’hier. Il en est de même des cadres civils venant de la même région. Depuis la mise à l’écart de Kpatcha Gnassingbé sans aucune réaction, le Prince a compris qu’il peut désormais liquider tout le monde dans son entourage sans aucune inquiétude. Et le cas Pascal Bodjona poussé à l’échafaud comme un vulgaire bandit de grand chemin sans que personne ne dise un mot en est une illustration.

Et les journalistes de Pascal Bodjona dans tout ça ?

L’ancien ministre de l’Administration territoriale, de la Décentralisation et des Collectivités locales entretenait une brochette de journalistes qui à leur tour, n’hésitaient pas à faire une espèce de dépôt légal de leurs parutions dans son ministère. Les conférences de presse dans ce ministère au temps où l’homme était aux affaires s’apparentaient à des meetings de presse. Pour la circonstance, les « petits » journalistes étaient souvent écartés et ce sont les fameux « DP », entendez Directeur de Publication bien en costume qui répondaient exceptionnellement présents. Son domicile, semble-t-il, ne désemplissait pas. Au cours des Evala à Kara, sa résidence servait de banquet final à ces journalistes, comme ce fut le cas cette année où la plupart des plumitifs roulés dans la farine par Faure Gnassingbé se sont rabattus sur lui pour avoir un peu de sous afin de payer les chambres d’hôtel.

De sources bien informées, le ministre « Grand format » connaissait la plupart des journalistes de noms et de visages, de même que sa secrétaire particulière au ministère. Lorsqu’il y a une année, à L’Alternative et au quotidien Liberté, nous écrivions sur la base des informations de sources secrètes que les ponts sont rompus entre Pascal Bodjona et Faure Gnassingbé malgré les apparences, les deux organes avaient fait l’objet d’une fatwa lancée par les journalistes proches de l’ancien ministre. Qui en veut au ministre Pascal Bodjona ? Qui cherche à opposer Pascal Bodjona et Faure Gnassingbé?… Voilà les titres de la riposte. Il semble que le ministre « Grand format » avait même un cahier d’émargement. Aujourd’hui que le bienfaiteur de ces journalistes est dans le pétrin, on s’attendait à ce qu’ils déploient toutes leurs énergies pour le sortir d’affaire. Mais aussi curieux que cela puisse paraître, ce sont ceux qui hier s’accrochaient au costume de l’ancien ministre de l’Administration comme des chauves-souris, qui travaillent aujourd’hui dans l’ombre à l’enfoncer. Certains, par décence ou calcul, ont carrément choisi de ne pas en parler, pour ne pas compromettre d’autres pôles d’émargement au sein du système. D’autres ont choisi de jouer aux équilibristes, comme toujours, en faisant de l’esprit. Le souci ici aussi reste le même dans le premier cas. D’autres enfin par indécence, cynisme et cupidité, ont fait l’option d’enfoncer leur ancien bienfaiteur en justifiant par des contorsions dont ils sont les seuls à détenir les secrets, toutes les vices de procédure qui entachent cette affaire.

Depuis donc deux semaines, des journalistes se sont transformés en censeurs de la réflexion, qui pour dire qu’il y a trop de tapage dans les médias, qui pour débiter que les gens ne maitrisent pas le fond de l’affaire, qui pour dire enfin qu’on ne doit pas trop en parler, au risque de fâcher Faure Gnassingbé et compliquer la situation de l’ex-ministre. De toute cette polémique, on retient que pour certains, Faure Gnassingbé est un monarque de droit divin comme Louis XIV au 17è siècle et ses actes sont sacrés. Qu’on appréhende de façon rocambolesque un citoyen dans une affaire de droit commun, qu’on multiplie les contorsions juridiques puants pour l’inculper ou qu’on refuse aux journalistes d’en parler au risque de frustrer un chef d’Etat qui tire les ficelles dans l’ombre, on se demande si les gens ont perdu le bon sens. Le Togo est-il une République digne de ce nom où toutes les institutions fonctionnent normalement, ou c’est une mafia avec à sa tête un chef de gang à qui tout le monde devra demander pardon à la moindre infraction ?

De toute évidence, ceux qui demandent de ne pas faire trop de bruits autour de l’affaire Bodjona doivent avoir la réponse. Le pouvoir plus que quarantenaire au service duquel Kpatcha Gnassingbé, Pascal Bodjona et bien d’autres se sont mis souvent avec zèle, a avili les Togolais au point que certains ont perdu toute notion de morale, d’éthique, de valeur. En voyant comment ces personnages sont abandonnés par leurs frères et profiteurs d’hier, on comprend bien qu’ils sont victimes de leurs propres turpitudes. Mais comme le dit si bien LAMENNAIS dans Toussaint Louverture : « Je suis de la couleur de ceux qu’on persécute ! ». Le peuple togolais est vraiment de la couleur de ceux qu’on persécute, c’est pourquoi il continue de lutter de toutes ses forces pour l’avènement dans ce pays d’un véritable Etat de droit, gage d’un minimum de sécurité pour tous les citoyens quels que soient leurs origines et rang social.

Ferdi-Nando

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