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Le chantage fait aux peuples pour mériter leur liberté!

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Très souvent, dans les discussions qui se tiennent autour de la chute des dictatures, dans ces cercles où l’on disserte sur des régimes kleptocratiques installés au pouvoir depuis des décennies, une phrase surgit toujours avec le même air de sagesse feinte:

« Oui, le dictateur est prêt à partir, mais quelles garanties lui donnez-vous ? »

Cette phrase m’irrite profondément, non parce qu’elle serait maladroite, mais parce qu’elle est totalement indécente et révèle une forfaiture morale grave. Car ce que l’on demande ici aux peuple n’est pas une stratégie de lutte, mais un déni de justice. On demande aux peuples qui ont subi la violence de l’état de devenir les garants du confort moral et juridique de ceux qui ont organisé cette violence. On demande aux victimes de rassurer leurs bourreaux et l’on ose appeler cela de “la strategie politique”.

D’abord, il nous faut rappeler les faits, encore et encore, pour établir le contexte étrange. Nous parlons de régimes qui se sont maintenus par la terreur, la torture, le musellement systématique des voix critiques. Par les disparitions, les arrestations arbitraires, les assassinats ciblés, la repression. Par le pillage méthodique des ressources publiques, transformant l’état en propriété privée. Et face à cette accumulation de crimes, on explique aux citoyens que, s’ils veulent voir les choses changer, ils doivent commencer par renoncer à la justice. Comme si la justice était était la cause du problème, et non la réponse au problème.

Ce raisonnement repose sur un mécanisme bien connu, mais rarement nommé dans nos débats politiques: “ le political gaslighting”. Il consiste à déplacer la responsabilité et à faire croire que la colère des peuples est plus dangereuse que la violence qui l’a produite. À suggérer que le vrai risque n’est pas l’impunité, mais l’exigence de vérité et de justice. C’est une manière de faire douter les victimes de leur propre légitimité. On leur explique que leur indignation est excessive et que leur désir de justice est un obstacle à la liberté. Et peu à peu, on les amène à croire qu’ils doivent se corriger eux-mêmes pour mériter la fin de leur oppression.

Prenons une image volontairement brutale, parce que la brutalité est au cœur de ce dont nous parlons. Imaginez quelqu’un qui enlève votre enfant, le viole, le tue. Puis des gens vous expliquent calmement que la seule condition pour que le bourreau se rende à la police est que vous signiez un document garantissant qu’il n’y aura aucune poursuite judiciaire. Personne n’appellerait cela une négociation. Personne n’y verrait un compromis. Ce serait immédiatement reconnu pour ce que c’est: un chantage obscène. Et pourtant, transposé dans le champ politique, ce même raisonnement devient fréquentable. Certains osent le brandir comme une marque de sagesse, l’énoncent avec assurance sur des plateaux de télévision, au cœur de débats publics comme si l’énormité qu’ils profèrent relevait de l’intelligence. Cette horreur est désormais si profondément normalisée qu’elle ne scandalise même plus ceux qui vivent de l’analyse et dont la mission première aurait dû être de penser, et non de blanchir l’indéfendable.

C’est ici que la faillite morale apparaît dans toute sa nudité. On vous raconte que si ces dirigeants s’accrochent au pouvoir, c’est par crainte de ce qui les attend après, comme s’ils vivaient dans l’attente anxieuse d’un geste de clémence. On les décrit presque comme des hommes prudents, retenus, suspendus à l’espoir d’une sortie honorable. Cette fable est confortable pour ceux qui la répètent, mais elle est mensongère.

Ces régimes ne se sont jamais maintenus par hésitation, mais par la violence brute. Ils n’ont jamais gouverné par la discussion, mais par l’écrasement systématique. Ils n’ont jamais ouvert d’espace où l’on pouvait leur parler de départ, encore moins de conditions de départ. Toute parole dissidente a été traitée comme une insulte

au pouvoir. Toute tentative de discussion a été écrasée comme une menace existentielle et toute voix dissidente a été punie, brisée ou réduite au silence.

Dire que la raison pour laquelle des bandits installés à la tête de nos états refusent de quitter le pouvoir après des décennies serait l’absence de garanties relève de l’insulte pure et simple à l’intelligence humaine. Ces dirigeants n’ont jamais demandé de garanties, parce qu’ils n’ont jamais reconnu aux peuples le droit même de leur en offrir. Ils n’ont jamais envisagé l’alternance comme une possibilité politique légitime. Ils se sont érigés en figures intouchables, confondant délibérément leur personne avec l’état et leur survie avec celle de la nation.
Dans un tel ordre, quitter le pouvoir poue eux, n’est pas une option discutable, mais une humiliation inconcevable. Même si les populations étaient prêtes à leur accorder une grâce, ils la rejetteraient. L’accepter impliquerait de reconnaître l’existence d’une autorité qui leur serait supérieure et cette idée, précisément, est celle qu’ils ont toujours refusée, étouffée et combattue par la force.

Mais il y a un autre piège, plus subtil, plus dangereux encore, qui guette les luttes elles-mêmes. À force de concentrer toute l’énergie sur la chute d’un régime, on finit parfois par perdre de vue ce pour quoi on se bat. L’objectif devient absolu : faire partir le dictateur. Et dans cette fixation compréhensible, nourrie par l’urgence et la fatigue, la lutte cesse parfois de se souvenir de sa propre raison d’être. Le départ du tyran se substitue alors à la question plus exigeante de l’ordre à construire, comme si l’absence d’un homme suffisait à faire naître la justice, la dignité et la liberté que l’on réclame.

Pourquoi lutte-t-on contre des régimes despotiques et kleptocratiques, sinon pour vivre libres et dignes, pour que les ressources publiques cessent d’être confisquées par une minorité, pour que la peur ne structure plus la vie quotidienne et que l’arbitraire cesse d’être la norme.Et pour que tout cela dure, il faut un etat de droit: un ordre juste, des règles, et un pouvoir qui cesse enfin d’être au-dessus de la loi.

La justice est le socle qui protège les plus faibles contre les plus forts et empêche que la violence devienne un outil rentable. Lorsque vous acceptez d’effacer les crimes les plus graves pour obtenir un départ, vous créez un précédent et transmettez l’idée qu’il est possible de terroriser un peuple, de détruire un pays, puis de négocier son impunité au nom de la stabilité, une idée qui ne s’efface pas, s’inscrit durablement et prépare le terrain pour les prochains abus.

Je le dis donc sans détour, cette question des garanties, telle qu’elle est formulée, ne relève ni de la sagesse ni du réalisme, mais constitue une tentative de faire taire une colère parfaitement légitime, une manière de transférer aux victimes la charge morale de la sortie de crise, et une façon socialement acceptable de leur demander de se renier elles-mêmes afin d’apaiser ceux qui les ont écrasées.

D’ailleurs, cette logique ne fonctionne même pas, car les dictatures ne tombent pas par l’octroi de promesses d’impunité ni par la bienveillance accordée à ceux qui ont bâti leur pouvoir sur la peur. Elles tombent lorsque le rapport de force se modifie et que l’appareil de domination, privé de sa capacité à terroriser, cesse de tenir.

Une société fondée sur l’oubli imposé ne produit aucune paix durable, elle organise la répétition de la violence sous des formes renouvelées. Et un peuple à qui l’on enseigne qu’il doit renoncer à la justice pour accéder à la liberté apprend surtout à accepter l’abus, car n’ayant pas lutté pour la justice, il devient vulnérable, exposé, et prêt à être écrasé de nouveau par les mêmes mécanismes de domination.

Farida Bemba Nabourema
Citoyenne Africaine Désabusée !
nbourema.com/blog