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Lieutenant- Colonel Damiba, l’agneau sacrificiel ?

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 L’affaire Damiba a cessé d’être un simple épisode bilatéral entre le Togo et le Burkina Faso. Par sa portée symbolique, par le moment régional dans lequel elle s’inscrit et par les interrogations qu’elle soulève, elle s’est imposée comme un cas d’école désormais scruté bien au-delà de l’espace ouest-africain. À l’heure où les États redéfinissent leurs alliances, leurs lignes rouges et leur conception même de la souveraineté, la décision de Lomé d’extrader le lieutenant -colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba mérite une lecture rigoureuse, débarrassée de toute passion. 

En droit international classique, un État dispose d’un pouvoir souverain d’admission, de maintien ou d’éloignement des étrangers présents sur son territoire. Le séjour d’un ancien chef d’État déchu n’ouvre pas automatiquement droit à une protection particulière, sauf si celui-ci bénéficie formellement du statut de réfugié politique ou d’un régime d’asile reconnu. 

Toutefois, ce pouvoir souverain n’est pas absolu. Il est encadré par plusieurs principes fondamentaux, au premier rang desquels figure le principe de non-refoulement, consacré par le droit international des droits de l’homme. Ce principe interdit à un État de livrer une personne vers un pays où elle risquerait des traitements inhumains, dégradants ou une justice manifestement partiale. 

Dès lors, la question centrale n’est pas tant de savoir si le Togo pouvait livrer Damiba, mais à quelles conditions juridiques et procédurales cette remise pouvait être conforme aux normes internationales. Le ministre de la Justice et des Droits de l’homme du gouvernement togolais indique, dans un courrier en date du 19 janvier 2026, avoir obtenu des autorités burkinabè des garanties quant au respect de l’intégrité et de la dignité de M. Paul-Henri Sandaogo Damiba, de ses droits au cours de la procédure notamment celui à un procès équitable ainsi que l’assurance de l’absence de la peine de mort. C’est précisément sur ce terrain que le débat se déplace aujourd’hui. 

Du point de vue des autorités togolaises, la décision s’inscrit dans une logique de coopération régionale et de responsabilité politique. Lomé rappelle son attachement à la stabilité de la sous-région, à la prévention des tensions et au refus de servir de base arrière aux conflits internes des États voisins. Dans un environnement régional marqué par de profondes fractures entre États membres de la CEDEAO, pays de l’AES et partenaires extérieurs, conserver sur son sol une figure aussi politiquement chargée que Damiba pouvait être interprété comme un acte de défi, ou à tout le moins comme une ambiguïté stratégique. 

La remise de l’ancien chef de la transition burkinabè apparaît alors comme un choix de clarification diplomatique : le Togo affirme qu’il ne protège ni ne recycle les acteurs de transitions avortées et qu’il entend rester aligné sur une logique de désescalade régionale. 

*Les zones de friction avec les standards internationaux*

 C’est ici que l’analyse se complexifie. Le droit international n’évalue pas seulement les intentions politiques, mais aussi les effets concrets des actes étatiques. Or, une interrogation demeure : la remise de Damiba a-t-elle été précédée de garanties publiques, vérifiables et juridiquement opposables sur le respect de ses droits fondamentaux ? 

Le communiqué publié par les autorités burkinabè à l’issue de

l’extradition, confirmant officiellement la remise de l’ancien chef d’État, insiste sur la souveraineté judiciaire du Burkina Faso et sur la nécessité de répondre aux exigences sécuritaires nationales. En revanche, il reste silencieux sur les garanties procédurales évoquées par Lomé, notamment quant aux modalités concrètes de protection des droits de l’intéressé. Ce décalage alimente le doute sur la traçabilité et la portée réelle des assurances diplomatiques avancées par la partie togolaise. 

La rapidité avec laquelle la demande d’extradition a été traitée interroge également. Lorsque le ministre togolais de la Justice affirme l’absence de la peine de mort, la question de la sincérité et de la solidité de cet engagement se pose, au regard de l’évolution récente du cadre juridique burkinabè et des chefs d’accusation susceptibles d’être retenus contre l’ancien homme fort de Ouagadougou. Une fois le citoyen livré, la capacité de l’État requérant à infléchir le cours de la justice d’un autre État devient, de fait, inexistante. 

Dans un climat de tensions persistantes entre les pays de l’AES, marqué par une communication souvent abrupte et une logique de réciprocité parfois teintée de revanche politique, la question de la sécurité juridique et personnelle de Damiba demeure ouverte. 

*Un acte juridique ou un signal géopolitique ?*

 Au-delà du droit, l’affaire Damiba révèle une réalité plus large : la montée en puissance d’une diplomatie de rapports de force, dans laquelle les États, y compris ceux qui se veulent médiateurs, doivent composer avec des alliances mouvantes et des pressions croisées. 

L’inquiétude publiquement exprimée par le président ivoirien Alassane Ouattara à propos de cette extradition illustre l’internationalisation du malaise. Elle confirme que l’affaire ne relève plus d’un simple différend bilatéral, mais qu’elle est perçue comme un précédent potentiellement déstabilisateur pour l’équilibre régional et la gestion future des transitions politiques.

 Engagé dans des efforts de médiation, le Togo se retrouve ainsi exposé à des lectures contradictoires : jugé trop proche des juntes par certains, trop conciliant avec l’ordre régional par d’autres. Dans ce jeu délicat, Damiba apparaît comme une variable d’ajustement diplomatique. 

La question devient alors profondément politique : un État médiateur peut-il rester neutre lorsqu’il devient, malgré lui, l’hôte des fractures régionales ? 

*Damiba, un sacrifice politique ?*

 À la lumière de ces éléments, l’hypothèse du « sacrifice » mérite d’être posée, non comme une accusation, mais comme une grille de lecture analytique. Damiba n’aurait pas été livré uniquement pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il représente dans un équilibre régional instable.

 Si tel est le cas, l’affaire dépasse largement l’individu. Elle interroge la capacité des États africains à concilier leurs engagements internationaux, leur souveraineté diplomatique et la pression croissante des nouveaux blocs régionaux.

 À mesure que la realpolitik s’impose plus frontalement, la frontière entre le droit et la nécessité politique devient poreuse. Et lorsque cette frontière se brouille, ce sont souvent les individus — même anciens chefs d’État — qui en paient le prix. 

Damiba fut-il livré par respect du droit ou pour préserver un équilibre stratégique fragile ? La question reste posée. Et c’est précisément cette incertitude qui confère à l’affaire Damiba sa dimension internationale.

Journal La Sentinelle

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