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TOGO : L’ACTION DU PEUPLE OU RESPONSABILISER LES POLITIQUES

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ANALYSE DU 15 NOVEMBRE 2011

Le monde change, la politique aussi. Le constat est inéluctable dans la mesure où la caractéristique récurrente des sociétés humaines est leur évolution. Il reste à connaitre si les paramètres fondamentaux qui sous-tendent l’exercice de la démocratie dans les Etats modernes en ce début de 21ème siècle, évoluent au même rythme que les sociétés, étant entendu que suivant les cas de figure l’évolution constitue soit un progrès soit une régression, qu’elle soit de nature politique, sociale, économique, etc.

La grave crise économique et financière profonde et durable qui secoue aujourd’hui le monde, peut donner l’impression que l’économie et la politique semblent mus selon un mécanisme d’éternel recommencement et que seules diffèrent les conditions de l’exercice du pouvoir. Celles-ci étant dictées par la réalité de la société à travers l’état et le comportement des forces économiques et sociales qui la composent à un moment donné de leur évolution. Le Togo n’est pas une abstraction, ne vit pas sur une autre planète et ne saurait donc échapper à une règle ayant valeur universelle, qui se décline au gré des particularités et de l’identité culturelle, propres à chaque peuple.
1. CONTRADICTIONS DU SYSTEME MONDIAL DE GOUVERNANCE

Il est bien connu que le capitalisme se nourrit des crises, celle, économique et financière, qui sévit actuellement et ralentit durablement la croissance mondiale n’est pas le premier choc économique que connait le monde. Certains la comparent à celle de 1929, où l’on a déjà vu à l’époque que l’on ne pouvait pas faire confiance aux mécanismes d’ajustement automatique pour assainir l’économie, la relancer, et que cette voie ne conduisait qu’à l’échec. Ainsi rien de nouveau, sinon la perpétuation d’un système où les mêmes causes produisent les mêmes effets. 1

À l’occasion du dernier G20 à Cannes (3- 4 novembre 2011), de nombreuses voix de par le monde s’élevaient pour exiger un assainissement du système financier, notamment l’exigence de séparation entre les banques de dépôt (ou banques commerciales) et les banques d’affaires. Rien de concret n’est sorti du G20 sur ce sujet ! Rappelons que c’est à la suite de la faillite du système financier en 1929 et des conséquences économiques et sociales très graves qui suivirent que fut adopté en 1933 aux Etats-Unis, le Banking Act plus connu sous le nom de Glass-Steagall Act. Cette loi prononçait déjà la séparation des banques commerciales et des banques d’affaires, déclarant cette association désormais incompatible 2. Que s’est-il donc passé, pour que soixante-dix-huit ans plus tard la société civile notamment les 99 % d’indignés aux Etats-Unis et à travers le monde, comme de nombreuses organisations de la société civile, soient encore contraints de réclamer une mesure salutaire permettant d’assainir les professions financières et surtout de responsabiliser la prise de risques ? Entre temps un ouragan de libéralisme a soufflé à partir des années soixante-dix. Il s’est concrétisé sous l’impulsion de la politique « néo-libérale » des administrations Reagan et Thatcher, qui va conduire à la dérèglementation qui a pris son essor dès les années 1980-1982.

La nouvelle doctrine politique instillée par Reagan lorsqu’il décrit sa « vision du monde », pousse au paroxysme la critique de l’Etat dans le but de libérer le marché de « toutes les entraves bureaucratiques ». Elle est assénée dès le discours d’investiture du 20 janvier 1981 : « L‘État n’est pas la solution à nos problèmes… L’État est le problème » 3. Il est intéressant de noter que les théories ultra libérales en cours sont le fruit des travaux d’un club de réflexions d’économistes, dès l’après-guerre (années 50), l’Ecole de Chicago, qui avant Ronald Reagan et Margaret Thatcher avaient déjà fortement influencé les politiques économiques et sociales de Pinochet dès 1973 au Chili 4.

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, la crise durable qui a débuté en 2007/2008 est d’abord une crise financière qui se double aujourd’hui d’une crise de la dette qui conduira à terme quelques Etats des pays riches industrialisés au défaut de paiement, pour l’instant partiel. En 2008, les Etats ont été appelés à la rescousse pour sauver de nombreuses banques grâce aux fonds publics. Ainsi fut reprise la vieille doctrine de la socialisation des pertes supportée par la sphère publique et de la privatisation des bénéfices réservée aux dirigeants et actionnaires des banques, qui un an plus tard renouaient avec des bénéfices et des répartitions de bénéfices aux actionnaires, choquantes. Dans des conditions et pour des raisons différentes, le Togo n’échappera pas à l’application de cette doctrine, notamment dans le cadre de la privatisation du secteur bancaire public.
2. L’EXEMPLE DE LA PRIVATISATION DU SECTEUR BANCAIRE AU TOGO

Depuis 2008 est en cours au Togo le processus de privatisation de quatre banques togolaises, dans lesquelles l’Etat est l’actionnaire majoritaire : Union togolaise des Banques (UTB) 100 %, Banque togolaise pour le commerce et l’industrie (BTCI) 83,52 %, Banque togolaise pour le développement (BTD) 53 %, Banque internationale pour l’Afrique au Togo (BIA Togo) 68,79 %.

Ainsi, pour rendre l’opération possible – aucun investisseur privé ne souhaitant se charger des avoirs toxiques pour éliminer toute prise de risque – ces quatre établissements ont été débarrassés en 2010 de leurs créances irrécouvrables qui représentent au moins 30 %. 5 Après que ces créances, par effet, induit soient venues grossir la dette de l’Etat togolais, le ratio Cooke 6 qui était estimé au Togo à -4 % en septembre 2008 a bondi à 14,4 % au mois de décembre 2010. Ainsi, selon des sources proches du dossier, les banques UTB, BTCI, BIA Togo et BTD, débarrassées du boulet des actifs toxiques, auraient réalisé en 2010 des bénéfices respectifs de 230 millions d’euros (M€), 190 (M€), 120 (M€), et 115 (M€) 7 Belle opération pour les actionnaires privés mais bilan négatif pour les contribuables togolais.

On peut imaginer qui, au Togo, profitera désormais de la privatisation du secteur bancaire. D‘une part, des actionnaires privés – qui en récupérant des établissements financiers débarrassés de leurs actifs irrécouvrables ne supporteront pas le poids du passif des banques – d’autre part, l’Etat Togolais qui engrangera des recettes. Mais il n’est pas du tout sûr que ces recettes profitent réellement aux citoyens togolais, en raison d’une gestion publique très opaque – pour ne pas dire plus – qui satisfait les intérêts de Faure Gnassingbé et de son clan mais pas ceux du peuple togolais.

Ainsi, la BTCI peut se réjouir lorsqu’elle définit la privatisation comme un programme qui vise à assainir le secteur bancaire et à diversifier l’actionnariat pour améliorer les performances par une gestion purement privée, pour financer l’économie nationale 8. Ce que ne dit pas la BTCI c’est que les causes profondes de la crise financière qui a éclaté en 2007/2008, sont d’abord dues au comportement irrationnel d’établissements financiers qui étaient pourtant tous des établissements privés. Et s’il n’y avait eu – aux Etats-Unis (Plan Paulson), au Royaume-Uni, en Allemagne, en France et ailleurs dans le monde – les nombreux plans de sauvetage opérés à travers la planète, grâce aux fonds publics garantis par les Etats – donc par les « citoyens-contribuables » – à coup de centaines de milliards de dollars ou d’euros, le système financier essentiellement composé de banques privées se serait écroulé. Si la gestion publique n’offre pas toujours une garantie d’efficacité économique, la gestion privée ne constitue pas pour autant une panacée universelle 9.

Il serait donc utile que l’opposition togolaise et les organisations de la société civile s’intéressent de plus près à ce processus de privatisation.

Il importe d’éclaircir deux points importants :

favoriser une consolidation actionnariale domestique ou régionale, ainsi que de la diaspora togolaise, avant de songer à la dimension internationale. (Surtout quand on sait que deux établissements français figurent parmi ceux qui ont fait acte de candidature pour la privatisation des banques du Togo) ;
exiger des candidats repreneurs qu’ils éclairent les citoyens sur la manière dont ils entendent financer l’économie réelle et le développement, pour donner aux banques togolaises privatisées la capacité d’être enfin le moteur de la croissance et du développement au Togo.

Ces deux questions, compte tenu de leur brûlante actualité et de l’exigence de transparence qui est la règle normale en démocratie, paraissent aujourd’hui mériter une attention soutenue. Car c’est bien l’exigence de transparence et l’aspiration à la prise de décisions influençant directement sur la situation des citoyens, qui pousse aujourd’hui des millions de personnes à travers le monde à l’indignation, demain peut-être à plus…

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