Togo infos
Auteur de cet articleNous tenons à rappeler aux visiteurs du site que sans partenariat avec togoactualite.com, la reprise des articles même partielle est strictement interdite. Tout contrevenant s'expose à de graves poursuites.
Au moment où le Togo commémore les 66 ans de son indépendance, je propose de lire l’histoire des télécommunications et de l’Internet comme une histoire politique. Elle raconte la manière dont un territoire longtemps relié pour être administré est progressivement devenu un État qui cherche à transformer la connectivité, la donnée et l’intelligence artificielle en leviers de souveraineté, de puissance publique et d’insertion régionale.
Aux origines, la communication comme infrastructure de commandement
L’histoire numérique du Togo ne commence pas avec l’ordinateur, ni même avec Internet. Elle s’ouvre avec le fil, le signal, l’ordre transmis à distance et la volonté de contrôler un territoire. Lorsque l’administration allemande organise dès 1896 les premières infrastructures de télécommunication, dans un espace alors intégré au projet impérial du Togoland, elle ne cherche pas à démocratiser l’accès à l’information. Elle cherche à administrer plus vite, à relier les postes, à surveiller les marges, à soutenir le commerce colonial et à inscrire Lomé dans une géographie de commandement. La chronologie institutionnelle des postes au Togo rappelle cette première phase, marquée par l’installation de réseaux téléphoniques et télégraphiques reliant le territoire aux espaces voisins et par la consolidation progressive de moyens de transmission qui répondent d’abord aux besoins de l’administration.
Je considère cette période comme fondatrice, non parce qu’elle annoncerait mécaniquement la révolution numérique, mais parce qu’elle fixe très tôt une constante de l’histoire togolaise des communications. La technologie y est toujours liée à une décision politique. Le télégraphe, le téléphone et la radio ne sont jamais de simples outils. Ils désignent un rapport au territoire, à l’autorité et à la circulation des ressources. Dans les archives coloniales européennes, le Togoland apparaît déjà comme un territoire de passage, adossé à la côte, articulé aux routes commerciales, relié aux colonies voisines et inséré dans les circuits atlantiques. Une entrée de l’Encyclopaedia Britannica de 1911 consacrée au Togoland montre combien les infrastructures de transport et de communication étaient alors pensées comme un seul système, au service de l’extraction, du contrôle administratif et de la projection impériale.
L’épisode de la station radiotélégraphique de Kamina éclaire cette logique avec une force particulière. Édifiée par les autorités allemandes au début du XXe siècle, elle devait assurer une continuité de communication avec Berlin et les possessions allemandes en Afrique. Dans mon analyse, Kamina est moins une curiosité technique qu’un symbole géopolitique. Elle montre que le territoire togolais fut très tôt situé au croisement des ambitions impériales, des technologies de longue distance et de la maîtrise stratégique du spectre. La destruction ou la neutralisation de ces infrastructures au moment de la Première Guerre mondiale confirme que les réseaux de communication étaient déjà des cibles militaires, parce qu’ils étaient des instruments de souveraineté avant même que le mot ne soit employé dans son sens contemporain. Des contenus audiovisuels disponibles en ligne sur Kamina et la mémoire des infrastructures coloniales permettent de saisir, au-delà des archives écrites, la puissance symbolique de cette première modernité technique.
Je retiens de cette séquence une leçon qui demeure actuelle. Les réseaux ne sont jamais neutres. Ils produisent des centres et des périphéries, hiérarchisent les territoires, accélèrent certains flux et en ralentissent d’autres. Le Togo colonial fut connecté pour répondre à des logiques de domination. Le Togo indépendant devra, plusieurs décennies plus tard, reprendre cette infrastructure héritée, la nationaliser politiquement, puis la réorienter vers le service public, le développement et l’intégration économique. C’est dans cette tension entre héritage et réappropriation que se situe la trajectoire nationale.
Du mandat français aux PTT, la lente institutionnalisation du service public
Après la Première Guerre mondiale, le passage du territoire sous administration française modifie les cadres institutionnels sans rompre immédiatement avec la logique coloniale de l’infrastructure. La création, le 13 octobre 1920, d’une organisation des Postes et Télécommunications s’inscrit dans cette nouvelle phase. Les transmissions deviennent une administration structurée, avec ses bureaux, ses circuits, ses règles, ses redevances et son articulation avec les autorités de tutelle. La mémoire administrative togolaise conserve la trace de cette évolution, depuis les premières installations jusqu’à la réorganisation des services qui aboutira plus tard à la séparation progressive des fonctions postales et télécoms, comme le montre la synthèse historique publiée par le ministère compétent.
Dans les années 1920 et 1930, le câble sous-marin, les liaisons radiotélégraphiques et les services postaux constituent une infrastructure de souveraineté coloniale. La mer n’est pas seulement un espace de commerce. Elle devient l’espace par lequel passent les messages, les prix, les ordres, les informations sanitaires et les communications officielles. Cette articulation entre port, câble, administration et territoire marque profondément l’histoire togolaise. Elle préfigure, sous une forme ancienne, ce que nous appelons aujourd’hui la connectivité internationale. À cette époque, disposer d’une liaison fiable signifiait réduire la dépendance à l’égard des territoires voisins. Aujourd’hui, disposer de plusieurs câbles, d’un point d’échange Internet, d’un centre de données et de capacités de calcul signifie exactement la même chose dans un environnement technologique différent.
À l’indépendance, le 27 avril 1960, le jeune État togolais hérite donc d’un appareil technique et administratif déjà constitué, mais dont les finalités doivent être transformées. Les Postes et Télécommunications deviennent un instrument de l’État national. Ce moment est décisif. Il ne s’agit pas seulement de changer le drapeau sur les bâtiments publics. Il s’agit d’inscrire les communications dans une vision du territoire national, de relier les régions au centre politique, d’assurer la continuité de l’administration et de créer les conditions minimales d’une économie moderne. Le service public des télécommunications devient ainsi une composante de la construction nationale, au même titre que l’école, la route, la douane, la fiscalité et la diplomatie.
Je lis cette période comme celle de l’État opérateur. Dans un pays de taille limitée, avec des ressources financières contraintes, l’extension du réseau ne pouvait pas être pensée comme une simple réponse à la demande marchande. Elle relevait d’une décision publique. Le téléphone fixe demeurait rare, l’accès était socialement et géographiquement inégal, mais l’institution portait une fonction d’unification. Elle donnait au nouvel État une capacité de coordination, de présence et de projection. Les limites étaient évidentes, mais la logique était claire. La télécommunication appartenait à la grammaire de l’indépendance.
L’État opérateur face aux contraintes économiques
La décennie 1980 ouvre une période différente. Le Togo, comme beaucoup de pays africains, entre dans une conjoncture marquée par la dette, les programmes d’ajustement structurel, la pression des bailleurs et la remise en cause des grands monopoles publics. La réforme de 1986, qui consacre l’Office des Postes et Télécommunications du Togo, s’inscrit dans cette tension entre continuité administrative et recherche d’efficacité économique. Selon la documentation présentée à l’Union internationale des télécommunications sur la libéralisation du secteur, les télécommunications togolaises passent d’une gestion ministérielle directe à des formes institutionnelles plus autonomes, avant la constitution de Togo Telecom et de la Société des Postes du Togo dans les années 1990.
La libéralisation n’est pas un événement isolé. Elle est la traduction locale d’une recomposition mondiale. À la fin du XXe siècle, l’Union internationale des télécommunications, la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, les agences de coopération et les opérateurs internationaux accompagnent ou encouragent l’ouverture des marchés, la séparation des fonctions d’exploitation et de régulation, l’introduction de licences, l’interconnexion et la concurrence. La loi togolaise du 11 février 1998 sur les télécommunications, référencée dans les bases juridiques internationales comme WIPO Lex, formalise cette inflexion. Elle crée les conditions d’une régulation sectorielle et introduit de nouveaux équilibres entre l’État, l’opérateur historique, les investisseurs privés et les usagers.
Je ne réduis pas cette réforme à un récit simple de modernisation. Elle a certes permis l’ouverture à de nouveaux services, la téléphonie mobile, l’Internet commercial et les investissements privés. Mais elle a aussi déplacé le centre de gravité de la souveraineté. L’État n’était plus seulement propriétaire d’un réseau. Il devait devenir arbitre, régulateur, négociateur, garant de la concurrence, protecteur des consommateurs et stratège de l’infrastructure. Ce passage est souvent sous-estimé. Dans les économies numériques, la souveraineté ne se mesure pas uniquement à la possession publique des câbles ou des opérateurs. Elle se mesure à la capacité de fixer des règles, d’imposer l’interconnexion, de prévenir les abus de position dominante, d’organiser l’accès ouvert et de veiller à ce que la baisse des coûts se traduise effectivement par une démocratisation des usages.
Cette transformation institutionnelle a lieu dans un contexte politique délicat. Les années 1990 sont marquées par des tensions démocratiques, des contraintes budgétaires et une concurrence régionale croissante. Les télécommunications deviennent un secteur stratégique précisément parce qu’elles sont à la fois source de revenus, outil de contrôle, infrastructure économique et vecteur d’ouverture. Le pouvoir politique comprend progressivement que la maîtrise de la connectivité peut soutenir le commerce, les banques, l’administration, la sécurité et les relations internationales. Mais il doit aussi composer avec une réalité nouvelle. Les technologies se mondialisent plus vite que les institutions nationales ne se réforment.
Dans cette séquence, le Togo passe d’un modèle de rareté administrative à un modèle de marché régulé. Le changement est profond. L’usager devient client, le réseau devient actif économique, la licence devient instrument politique, et le régulateur devient l’une des institutions clés de l’État numérique. Ce basculement préparera l’arrivée d’Internet, qui ne sera pas seulement une technologie supplémentaire, mais une rupture dans la manière de produire, de partager et de gouverner l’information.
L’Internet arrive par la science, les ingénieurs et les pionniers privés
L’arrivée d’Internet au Togo doit être racontée avec précision, car elle échappe aux récits trop linéaires. Elle ne vient pas d’abord d’un grand programme gouvernemental entièrement planifié. Elle passe par des réseaux scientifiques, des expérimentations techniques, des ingénieurs, des chercheurs, des entrepreneurs et des acteurs capables de bricoler des solutions dans un environnement de faible bande passante. Les bases historiques du Network Startup Resource Center recensent des traces de nœuds et de liaisons associées au Togo dès 1993, notamment autour du réseau RIO de l’ORSTOM, devenu depuis l’Institut de recherche pour le développement. Les services étaient alors centrés sur la messagerie, le transfert de fichiers et des modes de connexion asynchrones, loin de l’Internet permanent et multimédia que nous connaissons aujourd’hui.
Cette généalogie scientifique est importante. Elle rappelle que l’Internet africain s’est souvent construit dans les laboratoires, les universités, les centres de recherche, les ONG techniques et les petites entreprises avant d’être absorbé par les grands opérateurs. Le Togo n’échappe pas à cette logique. Dans les années 1990, l’Internet n’est pas encore un marché de masse. C’est un espace d’expérimentation, de messagerie, de documentation et de coopération internationale. Les protocoles, les modems, les liaisons X.25, les connexions UUCP et les passerelles satellitaires appartiennent à une culture de l’ingénierie sobre, inventive et résiliente.
Le rôle de CAFE Informatique et Télécommunications doit être restitué dans cette perspective. La société, créée en 1987 par Ayélé Atayi Noagbodji et Jean-Marie Yawo Noagbodji selon sa présentation institutionnelle, est devenue l’un des acteurs majeurs de la première connectivité Internet commerciale au Togo. Une présentation de Jean-Marie Noagbodji sur l’expérience togolaise de la voix sur IP, déposée dans les archives de l’Union internationale des télécommunications, indique que CAFE Informatique lance le Togo sur Internet en novembre 1997 au moyen d’un réseau indépendant de l’opérateur historique, avec une liaison satellitaire qui symbolise à elle seule l’époque des commencements. Une autre présentation diffusée dans le cadre du réseau FRATEL rappelle que l’entreprise fut aussi gestionnaire du domaine national .tg de 1996 à 2012.
Je mesure l’importance de ces pionniers à l’aune de ce qu’ils ont rendu possible. À une époque où 128 Kbps pouvaient suffire à ouvrir un pays sur le réseau mondial, l’enjeu n’était pas la vitesse absolue, mais l’accès. La première génération d’usagers togolais découvre Internet dans des cybercafés, des centres de formation, des administrations, des entreprises et des espaces où la connexion est partagée. L’expérience est collective. On apprend à chercher, écrire, envoyer, recevoir, imprimer, discuter, parfois appeler à l’étranger grâce à la voix sur IP. La rareté de la bande passante produit une discipline d’usage que l’abondance actuelle a parfois effacée.
Dans une interview de 2008, Jean-Marie Noagbodji insistait déjà sur la nécessité d’apprendre à surfer intelligemment. Cette formule demeure pertinente. Elle dit que la connectivité ne suffit pas. Il faut une culture numérique, une capacité critique, des usages productifs et une appropriation par les citoyens. Les témoignages audiovisuels disponibles, dont une intervention en ligne de Jean-Marie Noagbodji, éclairent aussi cette dimension humaine. Le passage à Internet ne se résume pas à une infrastructure. Il suppose des personnes qui prennent des risques, forment des utilisateurs, investissent dans l’incertitude et donnent au pays ses premières communautés techniques.
C’est pourquoi je préfère parler d’une naissance polyphonique de l’Internet togolais. L’État en est un acteur, mais il n’en est pas l’unique source. Les chercheurs, les entreprises locales, les administrateurs de réseaux, les communautés techniques, les formateurs et les usagers des premiers cybercafés ont contribué à installer un imaginaire numérique national. Cette pluralité est une richesse. Elle prépare les débats ultérieurs sur la gouvernance de l’Internet, où le secteur public ne peut plus décider seul, parce que l’infrastructure elle-même est devenue distribuée, interdépendante et transnationale.
Des satellites aux câbles, l’intégration du Togo dans l’Internet mondial
Le passage du satellite aux câbles sous-marins marque une rupture stratégique. Pendant longtemps, les liaisons satellitaires offrent une ouverture indispensable mais coûteuse, limitée et vulnérable aux asymétries de capacité. L’arrivée du West Africa Cable System en 2012, documentée par le profil pays de l’Union internationale des télécommunications et par des rapports de la Banque mondiale, donne au Togo une connexion directe à la fibre optique sous-marine. Ce changement transforme la structure des coûts, les possibilités de redondance et la capacité du pays à participer à l’économie numérique régionale. Il pose cependant immédiatement la question de l’accès ouvert, car un câble ne produit ses effets que si sa capacité circule jusqu’aux opérateurs, aux fournisseurs d’accès, aux entreprises et aux ménages.
Le câble ne suffit donc pas. Il faut des réseaux métropolitains, des dorsales nationales, des points d’échange Internet, des centres de données, des règles de gros, des contrats de transit, une énergie fiable et une régulation crédible. C’est dans cet environnement que le Togo commence à articuler connectivité internationale et infrastructures nationales. Le lancement d’un point d’échange Internet en 2017, le développement de la fibre gouvernementale, la modernisation des réseaux mobiles et la montée progressive des fournisseurs d’accès indiquent une volonté d’inscrire le pays dans une architecture plus robuste. Mais cette architecture reste exposée à des dépendances techniques, financières et géopolitiques.
La privatisation partielle de Togocom en 2019 illustre cette recomposition. Le gouvernement annonce alors l’entrée d’Agou Holding, consortium porté par Axian et Emerging Capital Partners, à hauteur de 51% du capital de Togocom, avec une ambition d’investissement sur plusieurs années, comme l’indique le communiqué officiel du ministère des Finances. Cette opération n’est pas seulement financière. Elle traduit la recherche de capitaux, de savoir-faire managérial et d’accélération technologique. Elle traduit aussi un choix politique. Le Togo accepte de partager le contrôle de son opérateur historique pour transformer la qualité du service, étendre le haut débit et renforcer la compétitivité du secteur.
Le déploiement de la 5G à Lomé en 2020, présenté par Nokia et Togocom comme une première en Afrique de l’Ouest, a donné au pays une visibilité continentale. Il convient cependant d’en faire une lecture lucide. La 5G peut soutenir l’Internet des objets, les services industriels, les applications de santé, les usages portuaires et logistiques ou les expérimentations urbaines. Mais son impact social dépend de l’écosystème. Sans terminaux accessibles, sans cas d’usage productifs, sans couverture élargie, sans compétences et sans capacité locale de développement applicatif, elle demeure un symbole plus qu’un moteur de transformation. Le symbole n’est pas inutile. Il place le pays sur une carte. Mais l’enjeu est d’en faire une infrastructure d’usage.
L’arrivée du câble Equiano de Google à Lomé en mars 2022 est un autre moment stratégique. Google présente Lomé comme la première escale africaine de ce câble reliant l’Europe à plusieurs points de la façade atlantique africaine, tandis que CSquared décrit le partenariat avec la Société d’Infrastructures Numériques comme un levier de transformation du haut débit au Togo. Ce câble augmente considérablement les capacités internationales et renforce l’attractivité de Lomé comme nœud de connectivité pour les pays voisins, notamment le Bénin, le Ghana, le Burkina Faso et, au-delà, les corridors sahéliens. Le blog officiel de Google sur Equiano insiste sur les effets attendus en matière de vitesse, de prix et d’emplois.
Je vois dans Equiano une double opportunité. D’un côté, le Togo peut capitaliser sur sa position côtière et logistique pour devenir un point de concentration de capacités internationales. De l’autre, la présence de grands acteurs globaux rappelle que l’économie numérique est structurée par des rapports de pouvoir. Les câbles, les plateformes, les clouds, les équipements, les systèmes d’exploitation, les services publicitaires et les modèles d’intelligence artificielle sont souvent contrôlés par des entreprises extérieures au continent. La souveraineté numérique ne peut donc pas être confondue avec l’arrivée d’un câble. Elle commence lorsque l’État est capable de négocier l’accès, d’imposer la transparence, de garantir la neutralité concurrentielle, d’encourager l’hébergement local, de protéger les données et de développer des compétences nationales capables d’auditer les systèmes.
Les données de marché récentes confirment l’ampleur du basculement vers le mobile. L’observatoire de l’ARCEP pour le 3e trimestre 2025 indique plus de 8,69 millions d’abonnements mobiles et un taux de pénétration mobile supérieur à 100%, tandis que
L’inauguration du Lomé Data Centre en 2021, premier centre de données de colocation certifié Tier III du pays, ajoute une dimension essentielle à cette discussion. Dans l’économie de l’intelligence artificielle, la souveraineté ne se limite plus au transport de paquets. Elle implique la localisation, la sécurité, l’interopérabilité et la gouvernance des données. Un centre de données national peut héberger des services publics, des plateformes privées et des applications critiques. Mais pour devenir un véritable actif stratégique, il doit s’inscrire dans une politique plus large de cloud, de cybersécurité, de continuité d’activité, de normes ouvertes, de marchés publics intelligents et de confiance numérique.
La société civile numérique et la question des droits
L’histoire de l’Internet ne se réduit pas aux câbles et aux licences. Elle comprend aussi les communautés, les controverses, les forums, les coalitions techniques et les mobilisations pour les droits numériques. Au Togo, l’émergence d’acteurs issus de la société civile, de l’Internet Society, du Forum sur la gouvernance de l’Internet et des communautés techniques a progressivement élargi le débat. L’enjeu n’était plus seulement de connecter le pays, mais de discuter des règles de la connexion, de l’ouverture du réseau, du rôle du régulateur, de la neutralité, de la sécurité, de l’inclusion, de la protection des données et de la liberté d’expression.
Je considère cette étape comme indispensable à la maturité numérique. Un pays peut posséder des infrastructures avancées et rester fragile si la gouvernance du réseau demeure fermée, opaque ou exclusivement administrative. À l’inverse, une communauté locale active peut améliorer la qualité des politiques publiques, documenter les incidents, former les usagers, défendre l’accès ouvert et relier le pays aux débats régionaux et mondiaux. La construction d’une culture de gouvernance de l’Internet au Togo a précisément permis d’inscrire les questions techniques dans un cadre plus large, celui des droits, de la participation et de la responsabilité publique.
Les perturbations d’Internet de septembre 2017 ont constitué un test décisif. Le communiqué publié par l’Internet Society Togo au moment des interruptions a rappelé que l’accès au réseau était devenu une condition de la vie économique, sociale et démocratique. En 2020, la Cour de justice de la CEDEAO a jugé illégales les coupures d’Internet opérées au Togo en 2017, selon les organisations ayant porté ou soutenu le contentieux, dont Access Now. Cette décision a une portée qui dépasse le cas togolais. Elle affirme que l’accès à Internet ne peut être traité comme une simple variable d’ordre public. Il est lié à la liberté d’expression, à l’accès à l’information, à l’activité économique et à la participation citoyenne.
Je défends l’idée que la maturité numérique d’un État se mesure autant à la qualité de ses câbles qu’à la solidité de ses garanties juridiques. Les interruptions de réseau, la surveillance non encadrée, la faiblesse de la protection des données, les abus de plateforme ou les discriminations algorithmiques peuvent détruire la confiance plus sûrement qu’une panne technique. La loi de 2019 relative à la protection des données personnelles, présentée dans les inventaires juridiques africains de la protection des données, et la stratégie nationale de cybersécurité 2024 à 2028 publiée par l’Agence nationale de la cybersécurité montrent que le Togo dispose désormais de briques normatives importantes. L’enjeu est leur mise en œuvre effective, leur articulation avec la régulation sectorielle et leur capacité à répondre aux risques nouveaux de l’intelligence artificielle.
La donnée biométrique, la donnée de téléphonie mobile, les traces financières, les données de santé et les données éducatives sont aujourd’hui au cœur de l’action publique. Elles permettent de mieux cibler les politiques sociales, d’améliorer les services et de lutter contre la fraude. Elles créent aussi des risques d’exclusion, de profilage, de centralisation excessive et de dépendance à des fournisseurs extérieurs. C’est pourquoi la gouvernance des données ne peut pas être conçue comme un sujet technique confié aux seuls informaticiens. Elle doit associer les juristes, les statisticiens, les chercheurs, les communautés locales, les autorités indépendantes, les entreprises, les administrations et les citoyens.
Togo Digital 2025 et la nouvelle géopolitique des câbles
Avec Togo Digital 2025, le pays a formulé une ambition claire. La transformation numérique doit soutenir l’inclusion sociale, la modernisation de l’État, la compétitivité économique et l’innovation. La stratégie nationale Togo Digital 2025 s’inscrit dans la feuille de route gouvernementale 2020 à 2025 et rappelle que la majorité des projets prioritaires comporte une composante numérique. L’objectif n’est plus simplement de connecter. Il est de transformer les procédures, les services, les identités, les paiements, les données publiques et les interactions entre l’administration et les citoyens.
L’Agence Togo Digital incarne cette volonté d’exécution. Elle signale un changement de méthode, car la transformation numérique ne peut pas réussir si chaque ministère construit ses propres systèmes en silo. Elle exige une architecture commune, des normes, des interfaces, des données interopérables, des référentiels, une discipline de projet et une gouvernance transversale. Dans les pays africains, l’échec de nombreux programmes numériques vient moins de l’absence de technologies que de la fragmentation institutionnelle. La donnée n’a de valeur publique que si elle circule de manière sécurisée, légitime et utile entre les administrations.
Le projet e-ID Togo, également présenté par l’Agence nationale d’identification, donne à cette stratégie une dimension décisive. L’attribution d’un numéro d’identification unique fondé sur des données démographiques et biométriques peut améliorer l’accès aux services, la protection sociale, la couverture maladie, la bancarisation et la relation entre l’État et les résidents. Mais un système d’identité numérique est aussi l’une des infrastructures les plus sensibles d’un État. Il concentre des données personnelles, produit des effets d’inclusion ou d’exclusion, conditionne l’accès aux droits et nécessite une gouvernance robuste. La question n’est donc pas de savoir s’il faut une identité numérique. La question est de savoir comment elle est protégée, auditée, reliée aux services et contrôlée démocratiquement.
L’expérience Novissi a placé le Togo dans une discussion internationale sur l’usage de l’intelligence artificielle pour les politiques sociales. Le programme de transferts monétaires déployé pendant la crise de la COVID-19 a été documenté par la Banque mondiale et analysé dans un article publié dans Nature. Il a utilisé des données de téléphonie mobile, des données géospatiales, des enquêtes et des modèles d’apprentissage automatique pour mieux cibler les populations vulnérables dans un contexte d’urgence. Je vois dans cette expérience un jalon important, car elle montre qu’un pays africain peut utiliser des méthodes avancées de science des données pour améliorer une politique publique à grande échelle. Mais j’y vois aussi un avertissement. Les modèles algorithmiques doivent être évalués, explicables, proportionnés, contestables et protégés contre les biais. La précision statistique ne remplace jamais la légitimité politique.
La création du Togo Data Lab prolonge cette dynamique. En formant des data scientists intégrés à l’administration et en développant des cas d’usage dans l’agriculture, les infrastructures ou la lutte contre la pauvreté, le pays cherche à internaliser une partie de la compétence analytique. Dans une interview accordée à GovInsider, la ministre de l’Économie numérique et de la Transformation digitale a présenté l’intelligence artificielle et la donnée comme des instruments de décision publique, notamment pour optimiser la fibre, analyser les rendements agricoles ou mieux cibler les investissements. Cette orientation est pertinente. Elle transforme l’administration en utilisatrice stratégique de la donnée, et non en simple consommatrice de solutions importées.
Pour autant, l’intelligence artificielle impose un niveau d’exigence supérieur. Un pays peut disposer de câbles et rester dépendant s’il n’a pas de données de qualité, pas de capacités de calcul, pas de compétences, pas de mécanismes d’audit, pas de marchés publics capables de préserver les droits de l’État et pas de politique de souveraineté cloud. La connectivité ouvre la porte. Elle ne crée pas à elle seule une souveraineté algorithmique. Celle-ci suppose des jeux de données gouvernés, des infrastructures de calcul hybrides, des centres de données résilients, des partenariats de recherche, des standards ouverts, des exigences de sécurité et une capacité à évaluer les modèles utilisés dans les services publics.
Le Togo doit aussi inscrire sa trajectoire dans les cadres continentaux. Le Cadre de politique des données de l’Union africaine propose une vision commune pour la gouvernance des données, tandis que la Stratégie continentale de l’Union africaine sur l’intelligence artificielle, adoptée en 2024, appelle à une approche africaine, éthique, responsable et orientée vers le développement. La Recommandation de l’UNESCO sur l’éthique de l’intelligence artificielle ajoute un référentiel international reconnu. Je plaide pour que le Togo traduise ces instruments en doctrine nationale opérationnelle. Cette doctrine devrait définir les usages prioritaires de l’IA, les mécanismes d’évaluation des risques, les règles applicables aux achats publics d’algorithmes, les exigences de localisation ou de protection des données sensibles, les droits des citoyens face aux décisions automatisées et les modalités de coopération avec les acteurs privés.
Cette doctrine ne doit pas être défensive. Elle doit permettre d’utiliser l’IA dans les secteurs où le pays peut produire un impact réel. L’agriculture peut bénéficier de modèles de prévision des rendements, d’alerte climatique et d’optimisation logistique. Le port, les douanes et les corridors commerciaux peuvent utiliser l’analyse prédictive pour réduire les délais et améliorer la transparence. La santé peut tirer parti de l’analyse de données épidémiologiques et de la télémédecine, à condition de protéger les données sensibles. L’éducation peut utiliser les plateformes adaptatives et la donnée scolaire pour réduire les abandons. Les finances publiques peuvent mieux détecter les anomalies. Mais chaque usage doit être accompagné d’une responsabilité claire. L’État ne doit pas externaliser son jugement à une boîte noire.
Une trajectoire nationale entre mémoire, marché et souveraineté
L’histoire des télécommunications au Togo m’amène à une conviction. Le pays peut se positionner comme un hub numérique régional s’il comprend que le hub n’est pas seulement un lieu où arrive un câble. Un hub est un système de confiance, de coûts compétitifs, d’interconnexion, de services, de compétences, de droit et de diplomatie. Lomé possède des atouts. Sa position côtière, son port, son rôle logistique, ses liaisons régionales, la présence de câbles, le centre de données, la fibre, la 5G, les initiatives de digitalisation publique et la volonté de bâtir un écosystème d’innovation peuvent constituer une base crédible. Mais ces atouts doivent être transformés en avantage institutionnel durable.
La comparaison avec les infrastructures fondatrices est éclairante. Le câble colonial servait à raccourcir la distance entre la métropole et le territoire. Le câble contemporain doit raccourcir la distance entre l’État, le citoyen, l’entreprise et la région. Le port permettait de connecter les marchandises. Le réseau numérique doit connecter les données, les services, les talents et les marchés. La vision qui a fait de Lomé un corridor logistique peut inspirer une vision numérique, à condition de ne pas répéter les dépendances anciennes. La souveraineté ne consiste pas à refuser les partenaires étrangers. Elle consiste à négocier avec eux depuis une position de compétence, de clarté stratégique et de capacité réglementaire.
Les diagnostics internationaux confirment à la fois les progrès et les fragilités. Le rapport de diagnostic de l’économie numérique de la Banque mondiale situe la transformation togolaise dans les cinq fondations de l’économie numérique que sont les infrastructures, les plateformes, les services financiers numériques, l’entrepreneuriat et les compétences. Les programmes de coopération comme ProDigiT ou les initiatives de la coopération allemande soulignent l’ambition de faire du Togo une référence régionale, tout en rappelant les défis persistants de coordination institutionnelle, de compétences numériques, de collaboration public privé et d’inclusion. Ces constats ne diminuent pas l’ambition. Ils la rendent plus précise.
Les leviers de transformation sont identifiables. L’État doit poursuivre la réforme de l’action publique en simplifiant réellement les procédures, en évitant la duplication des plateformes, en imposant l’interopérabilité et en mesurant la qualité de service. Les infrastructures critiques doivent être diversifiées et sécurisées, avec une redondance internationale, une politique d’accès ouvert, un point d’échange renforcé, un hébergement local compétitif et une capacité de réponse aux incidents. La régulation doit encourager la concurrence, protéger les consommateurs et favoriser l’investissement dans le dernier kilomètre. Les politiques d’innovation doivent être liées aux besoins publics, et non seulement à des concours de startups.
Les annonces récentes relatives à la création de six centres régionaux d’innovation dans le cadre du Projet d’accélération numérique du Togo, rapportées par Togo First en avril 2026, vont dans une direction intéressante. Si elles se concrétisent, elles peuvent contribuer à déplacer l’innovation hors de Lomé et à connecter les territoires aux compétences numériques. Mais ces centres ne devront pas devenir des bâtiments sans écosystème. Ils devront disposer de programmes, de mentors, de données ouvertes, de financements d’amorçage, de liens avec les universités, de commandes publiques, d’accès Internet fiable et de partenariats avec les entreprises. Un hub numérique ne se décrète pas. Il s’organise, se finance, se mesure et se corrige.
La diaspora scientifique et technique doit occuper une place centrale dans cette stratégie. Le Togo dispose d’ingénieurs, de chercheurs, de spécialistes cloud, de juristes du numérique, d’experts en cybersécurité, de data scientists, de spécialistes de l’IA, de financiers et de cadres de plateformes installés en Afrique, en Europe, en Amérique du Nord, au Moyen-Orient et en Asie. Le lancement du Guichet Diaspora et du programme d’action associé au Plan Togo 2025 a reconnu l’importance économique et institutionnelle de cette diaspora. Les travaux d’inventaire comme le profil EUDiF consacré au Togo montrent que la mobilisation des compétences, des investissements et des réseaux de la diaspora reste un chantier structurant.
Je propose d’aller plus loin. La diaspora numérique ne doit pas être sollicitée seulement pour des transferts financiers ou des événements symboliques. Elle doit être intégrée à une architecture nationale de compétence. Un registre volontaire des experts du numérique et de l’IA, des chaires invitées dans les universités, des missions courtes auprès des ministères, des jurys techniques pour les grands projets publics, des programmes de mentorat pour les startups, des bourses de retour temporaire, des laboratoires communs avec les centres de recherche étrangers, des mécanismes de co-investissement et des mandats de représentation dans les instances internationales de normalisation peuvent transformer cette ressource dispersée en puissance collective. Le pays doit savoir demander à sa diaspora non seulement de revenir, mais de contribuer de manière organisée, mesurable et continue.
Cette mobilisation est d’autant plus nécessaire que la prochaine bataille ne portera pas uniquement sur l’accès Internet. Elle portera sur la donnée, les modèles, la cybersécurité, le calcul, les normes et les talents. Les grandes plateformes cherchent à imposer leurs architectures techniques, leurs conditions contractuelles, leurs API, leurs clouds, leurs modèles d’IA et leurs standards de fait. Les États africains qui ne développent pas de capacités internes risquent de devenir de simples marchés de consommation algorithmique. Le Togo peut éviter cette trajectoire s’il associe investissements physiques, régulation, formation, recherche appliquée, achats publics stratégiques et diplomatie numérique.
Je reviens alors au point de départ. Le télégraphe colonial avait relié le territoire au pouvoir extérieur. L’Internet contemporain peut soit reproduire cette dépendance sous une forme nouvelle, soit permettre une souveraineté plus intelligente. La différence dépendra moins du câble lui-même que des institutions qui l’entourent. Si le pays gouverne ses données, protège ses citoyens, forme ses talents, mobilise sa diaspora, négocie ses partenariats et investit dans les usages productifs, il pourra devenir un acteur crédible de l’économie numérique ouest-africaine. Si, au contraire, il se contente de recevoir des infrastructures sans bâtir de capacités, il restera exposé à la capture technologique.
L’histoire togolaise des télécommunications est donc une histoire de continuité et de rupture. Continuité, parce que la communication a toujours été liée au pouvoir, au territoire et à l’ouverture maritime. Rupture, parce que les citoyens, les entrepreneurs, les chercheurs, les communautés techniques et les diasporas peuvent désormais participer à la définition de cette puissance. À 66 ans d’indépendance, l’enjeu n’est plus seulement de commémorer la souveraineté politique. Il est de lui donner une traduction numérique. Cette traduction doit être exigeante, inclusive et stratégique. Elle doit faire du réseau un bien commun, de la donnée une ressource gouvernée, de l’intelligence artificielle un instrument de développement et de l’État un garant de confiance.
A propos de l’Auteur
Emmanuel Elolo Agbenonwossi est chercheur en gouvernance du numérique, spécialisé dans les politiques publiques digitales, la gouvernance de la donnée et l’intelligence artificielle en Afrique. Il est titulaire d’un diplôme d’études approfondies en cyberdiplomatie de l’Université de Malte. En 2026, il a été nommé au Centre de ressources francophone sur la gouvernance du numérique et de l’intelligence artificielle de l’Organisation internationale de la Francophonie à Genève. Il est l’architecte de la stratégie nationale d’intelligence artificielle 2025-2035 de la Guinée et accompagne une dizaine de gouvernements africains ainsi que des organisations multilatérales dans l’élaboration et la mise en œuvre de politiques numériques. Ses travaux portent sur les enjeux de souveraineté technologique, la régulation des écosystèmes numériques et l’intégration de l’intelligence artificielle dans les trajectoires de développement. Engagé dans les processus internationaux de gouvernance de l’Internet, il contribue aux dialogues régionaux et globaux sur les politiques numériques et les technologies émergentes. Il préside le conseil d’administration de Internet Society Togo.