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Mépris pour la personne humaine au Togo : La peine de mort tacitement appliquée à la prison civile de Lomé

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31 cas de décès enregistrés en 2011, déjà six morts en ce début d’année

Officiellement, la peine de mort est abolie au Togo. Mais à la prison civile de Lomé, elle est appliquée même si ici ce n’est pas le fait d’un peloton d’exécution. Ce sont certains zélés de l’administration pénitentiaire qui, n’ayant aucun égard pour la personne humaine, ont choisi d’envoyer les détenus ad patres. Par exemple, 31 prisonniers sont morts au cours de l’année 2011. Et pour le compte de cette année, on a déjà enregistré six (6) cas de décès.

Le 23 juin 2009, les députés togolais ont, au cours de la dixième séance plénière de l’Assemblée nationale, adopté à l’unanimité la loi sur l’abolition de la peine de mort. Une cérémonie pompeuse qui s’est déroulée en présence du Premier ministre espagnol José Luis Rodriguez Zapatero. « Le Togo se hisse ainsi parmi les pays qui défendent le droit à la vie, c’est-à-dire les abolitionnistes de droit», s’est réjoui à cette occasion le ministre de la Justice, chargé des relations avec les institutions de la République d’alors, Kokou Tozoun. Pour le président de l’Assemblée nationale, Abass Bonfoh, « l’abolition de la peine de mort est une preuve que le Togo s’est engagé dans un nouvel élan de consolidation de l’Etat de droit, du respect des droits de l’Homme, de la politique de dialogue et de réconciliation de tout le peuple togolais ». Et selon l’article 2 de la loi, « les condamnations à mort prononcées par les juridictions compétentes devenues définitives mais non encore exécutées à la date d’entrée en vigueur de la présente loi, sont converties de plein droit en peine de réclusion perpétuelle ». C’est ce qui est officiel et qui a permis au Togo d’avoir les vivats sur le plan international.

Cependant, la situation est bien différente à la prison civile de Lomé qui est un véritable couloir de la mort. La seule différence ici, c’est que les détenus ne sont pas exécutés ou tués par injection, comme c’est souvent le cas dans certains Etats aux Etats-Unis ou dans certains pays d’Asie. Mais ils sont envoyés ad patres par certains zélés de l’administration pénitentiaire. Est surtout indexé par les prisonniers le menuisier devenu régisseur de la prison, Djato Patrice. « Avec le régisseur, si vous êtes présumé coupable de trafic de drogue ou d’atteinte à la sûreté de l’Etat, il s’oppose à ce que vous alliez à l’hôpital même si l’infirmier délivre une fiche d’évacuation. Si le malade n’est pas évanoui, il ne s’exécute pas. Notre vie n’a jamais préoccupé M. Djato qui refuse qu’on aille se faire soigner au cabanon », se plaint un détenu.

En effet, selon un chiffre communiqué par la direction de l’administration pénitentiaire, il y avait au 12 décembre 2011 à la prison civile de Lomé 1964 alors que la capacité d’accueil de ce centre est de 666 pensionnaires. Cette surpopulation n’est pas sans conséquence sur la vie des détenus. Leur porte-parole, Barry Basile, a présenté le tableau dans la panoplie de doléances exposées à l’occasion de la semaine des détenus célébrée du 9 au 12 janvier dernier : « Imaginez dans cet espace fait pour 700 personnes, on y trouve plus de 2000. C’est bien lamentable ! Et dans cette situation, sans aucune hygiène, combien ne tomberaient-ils pas malades ? Et combien le seul infirmier dont nous disposons, pourra consulter par jour ? Qu’en’est-il des week-ends puisqu’il n’y a pas de permanence ? Avec cet effectif, comment pourrions-nous dormir ? Sinon rester assis ou débout toutes les nuits. Comment ne pourrions-nous pas avoir les pieds enflés ? Imaginez dans ces conditions, vivre les 48 heures de week-end sans infirmier. C’est bien un grand risque. 2000 personnes pour 48 bâtiments, ce qui fait environ près de 42 personnes par cellule. Et la porte noire en tôle, après avoir absorbé la chaleur du soleil, se referme sur nous et c’est parti pour 12 heures de temps : de 17h40 à 05h40. Imaginez la chaleur, les odeurs et les gaz que dégagent les uns et les autres ? Les gardes peuvent en témoigner car presque toutes les nuits, ils y entrent pour sortir les malades. Au vu de tout cela, nous avons bel et bien besoin d’un Docteur généraliste, monsieur le ministre. Déjà, en ce début d’année, nous avons enregistré deux cas de décès et 31 cas au cours de l’année 2011 ».

Même son de cloche chez un gardien de préfecture qui affirme que la prison civile est un lieu de déshumanisation. « Bien qu’elle soit abolie, la peine de mort existe de façon indirecte à la prison civile de Lomé. L’état de santé des détenus est le dernier des soucis du régisseur qui se passe pour le seul humain devant une troupe d’animaux que nous sommes. Quand nous tombons malades, il n’aime pas que nous soyons évacués malgré l’autorisation de l’infirmier. C’est quand les gens sont à l’agonie qu’il décide de les amener au cabanon. Ils arrivent trop tard et aussitôt, ils rendent l’âme. Mi-février dernier, un prisonnier évacué au cabanon est décédé sur la civière alors qu’il devrait être conduit dans une salle d’analyse », raconte-t-il.

Par exemple, sur les 31 cas de décès enregistrés au cours de l’année 2011, 21 détenus ont rendu l’âme au cabanon. Pour cette année, déjà six personnes sont décédées à la prison civile dont cinq au cabanon.

Le comble, c’est que le régisseur va jusqu’à réclamer aux médecins du CHU-Tokoin les résultats des analyses. « Il n’en a pas le droit et nous tentons souvent de lui dire, explique un médecin. Je crois que les détenus ont aussi des droits qui méritent d’être respectés. Ce régisseur nous exaspère en décidant de transférer à la prison des malades qui ont des analyses à faire le lendemain. Il y a quelques jours, je devrais demander des analyses à un patient. Quand je suis arrivé, je ne l’ai pas vu et les gardes m’ont fait savoir qu’il est transféré en prison. Pourtant, son état de santé était critique. A ce jour, je ne sais s’il est encore en vie ».

En outre, les conditions d’hygiène au cabanon sont exécrables et il faut féliciter le personnel soignant. L’air n’y est pas pur et la chaleur y est suffocante. Ce qui est encore déplorable, c’est qu’aucune salle n’est aménagée pour les femmes détenues et elles sont obligées de se débrouiller à l’air libre.

Même après leur mort, ces détenus sont toujours traités comme des parias. A ce niveau, ce sont ceux qui gèrent la morgue qui sont mis en cause. « Un prisonnier doit être pris en charge par l’Etat, mais ce n’est pas le cas au Togo. Il y a quelques mois, les « morguiers » (ceux qui gèrent la morgue) ont laissé le corps d’un détenu se dégrader pour la simple raison que personne ne s’est présenté pour payer les frais. Les mêmes personnes ont demandé 100 000 FCFA à la mère d’un détenu décédé il y a quelques semaines. Face au traitement réservé au corps et à l’intransigeance des « morguiers », la femme a fait une crise et en est morte », décrit un détenu en soin actuellement au cabanon.

C’est dans cette situation insupportable que vivent les détenus, et il est important que le gouvernement fasse entendre raison à ces zélés de l’administration pénitentiaire qui refusent que les détenus aillent se faire soigner. En plus, il suffit de traduire dans les faits les doléances présentées par leur porte-parole dans le cadre de la dernière « Semaine des détenus » pour voir les conditions des prisonniers s’améliorer. Affaire à suivre.

R. Kédjagni

liberte-togo.com

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