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Interview de Kofi Yamgnane : Réaction de Joseph Takeli

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Cher Monsieur Yamgnane, je tiens à faire ces quelques remarques suite à l’interview que vous avez accordée au site MO5-TOGO.COM.

Vous vous en souvenez certainement, j’ai été très favorable à votre candidature aux dernières élections présidentielles au Togo. Mais j’ai été profondément choqué et deçu lorsque vous avez pris fait et cause pour l’éjection par la force de Laurent Gbagbo et l’installation de ce qui est désormais la dictature de Alassane Ouattara. Je déplore que dans l’interview sus-mentionnée l’on ne vous ait pas demandé d’expliquer votre position sur la crise ivoirienne, surtout qu’on sait désormais que le parti socialiste et le Senat français sont embarrassés vis-à-vis du personnage Ouattara. On peut concevoir que de jeunes journalistes togolais peu informés aient soutenu l’imposture de Sarkozy en Côte d’Ivoire avant de le regretter tout aussitôt après comme des gamins non avertis, mais que quelqu’un de votre stature ait pu se positionner de cette façon-là contre les patriotes d’un pays voisins …. On n’est pas loin d’un mépris pour le Togo et pour son peuple. Au bas mot, 3000 patriotes ont été tués en Côte d’Ivoire par l’armée française et les forces onusiennes. On n’a pas encore de decompte concernant les tueries quotidiennes depuis le 11 avril 2011. Je ne pense pas que vous soyez satisfait d’une telle situation.

Monsieur Yamgnane, il y a quelque chose qui gène dans votre démarche et dans votre façon de parler. Vous affirmez ceci : « je suis rentré au Togo pour expliquer aux Togolais la prédation de ce pouvoir qui les gouverne. ». Cette posture me semble pompeuse, sinon condescendante et elle peut être nocive à votre image. Est-ce que vous vous rendez compte que vous n’apprenez rien aux Togolais sur la dictature du RPT et des Gnassingbé ? Si vous croyez que c’est après votre retour au Togo en 2009 que les Togolais ont ouvert les yeux sur la dictature qu’ils subissent et qui est soutenue par la France, alors il est important de vous rappeler qu’il y a eu beaucoup de morts au Togo depuis 1990 dont Tavio Amorin, le Soldat Amao, le Lieutenant Vicent Tokofaye, l’étudiant Lucien Kounougnan, le Dr. Atidépé et bien d’autres.

Vous affirmez :« Je suis un homme foncièrement de gauche. Je me bats donc pour la liberté des hommes sur tous les plans, l’égalité entre tous, la fraternité entre les hommes et la solidarité entre les peuples. C’est un message universaliste et humain, raison pour laquelle nous devons combattre le RPT, un parti totalement hermétique à toute valeur toute éthique. ». C’est en effet ce que beaucoup de Togolais pensaient de vous jusqu’à votre positionnement en faveur d’un coup d’Etat français en Côte d’Ivoire.

Si vous êtes foncièrement un homme de gauche comme vous le dites, comment donc expliquez-vous votre soutien à l’ultra libéral Alassane Dramane Ouattara qui a été instrumentalisé et qui a aidé le FMI à mettre complètement à génoux toute l’Afrique?

Comment donc avez-vous pu appuyer avec autant de zèle l’imposture coloniale en Côte d’Ivoire si donc vous avez un message universaliste et humain? Faut-il vous faire constater (au risque de nous répéter) que votre parti, le PS français ne veut plus désormais se laisser approcher par Ouattara ? Oui on le sait, la politique étrangère de la France est la même et donc le PS joue le jeu pour parvenir au pouboir. Ceci s’appelle de l’hypocrisie et au Togo et en Afrique en général, nous n’avons pas besoin de politiciens hypocrites. Notre sort est si sérieux et si alarmant qu’on n’a plus le temps d’être tourbillonné au gré des hommes politques.

Pourquoi, Monsieur Yamgnane, combattez-vous le RPT alors que vous êtes fier de Ouattara ? Vous n’ignorez pourtant pas que Faure, Wade et Compaoré ont appuyé la guerre de Sarkozy contre Gbagbo.

Vous affirmez que « Par le biais de la colonisation, la France et l’Afrique entretiennent des relations particulières sur plusieurs plans. L’étroitesse de cette relation fait que le sort de l’une ne peut laisser indifférente l’autre et réciproquement. François Hollande Président de la République française n’a pas vocation à imposer un dirigeant à un pays ami de la France.

Vraiment, Monsieur Yamgnane ? Croyez-vous tout cela ? François Hollande Président de la République française n’a pas vocation à imposer un dirigeant à un pays ami de la France. Sommes-nous des pays amis de la France ou sommes-nous ses colonies? Que ferez-vous si François Hollande fait comme Sarkozy, ou comme Chirac ou Mitterrand et tous ceux qui sont venus avant eux? Si votre conviction profonde est qu’aucun dirigeant français ne doit imposer de dirigeant à l’Afrique, pourquoi alors avez-vous soutenu que Sarkozy impose Ouattara comme Président de la Côte d’Ivoire ? Etes-vous sûr que vous n’allez pas demander au « Président Hollande » de faire la guerre au Togo pour déloger Faure Gnassingbé et vous mettre à sa place ? (rire) Vous savez que ça ne se fera pas au Togo. Ni au Burkina, ni au Cameroun, ni en Centrafrique, ni à Madagascar. Cela s’est fait seulement en Côte d’Ivoire et en Libye (sous d’autres prétextes).

« Tout au plus, dans le cadre des actions concertées avec l’Union européenne, veillera-t-il scrupuleusement au respect du droit des peuples à choisir librement leurs dirigeants: scrutins transparents, liberté d’expression, diversité de candidatures…» ajoutez-vous.

Etes-vous vraiment sérieux, Cher Monsieur Yamgnane? Dans la même interview vous faites bien de dire aux Africains de ne pas perdre de vue qu’aucun dirigeant français ou americain n’aura à coeur les intérêts autres que ceux de leurs peuples. Pourquoi donc M. Hollande veillera-t-il au respect des droits des autres peuples à choisir librement leurs dirigeants? En Côte d’Ivoire, même Sarkozy, Choi et Ban Ki Moon savaient que M. Ouattara n’avait pas gagné les élections en décembre 2010. La preuve c’est qu’un an après votre cirque, la marionnette installée n’arrive pas à pacifier et à gouverner la Côte d’Ivoire, sauf par l’arbitraire et l’appui de l’armée française. Lorqu’on gagne une élection avec plus de 50% des voix, on n’a pas autant de mal à gouverner. Aujourd’hui Ouattara suscite même la honte et la réprobation de ses mentors d’hier. Il n’est bon que parce qu’il leur facilite la prise de la Côte d’Ivoire et son saccage, tels les voleurs et barbares du Moyen Age.

Au fait c’est quoi « l’étroitesse » des relations entre la France et l’Afrique dont vous parlez ? N’est-ce pas justement celle qui permet à la France d’imposer des dirigeants à l’Afrique depuis toujours, sans tenir compte du choix des peuples ? Quand est-ce qu’il en a été autrement dans nos relations ?

Vous êtes un militant du PS français et avez une grande admiration pour François Mitterand, ce que vous reaffirmez d’ailleurs dans votre interview. C’est pourtant sous Mitterrand que Thomas Sankara a été assassiné en 1987. C’est aussi suite à son très fameux discours de la Baule du 20 juin 1990, consécutif à la chute du mur de Berlin, que les peuples francophones d’Afrique se sont soulevés, réclamant justice, liberté et démocratie pour qu’enfin démarre le développement en Afrique. Ignorez-vous ce mouvement là pour prétendre aujourd’hui être allé ouvrir les yeux des Togolais sur la dictature qu’ils subissent ?

C’est enfin sous Mitterrand que tous ces mouvements ont été anéantis de Lomé à Antannarivo et de Niamey à Brazzaville, avec le renforcement des dictatures dont celle qui vous enmpêche aujourd’hui au Togo d’être candidat à la magistrature suprême. Gbagbo au pouvoir a été un accident dans le fonctionnement normal de la Françafrique et vous le savez bien.

Cher Monsieur Yamgnane, dans la crise ivoirienne vous auriez dû refuser le rôle qui vous a été assigné, car en voulant aller contre tout un peuple, vous avez fait montre de limites choquantes et, aussi longtemps que vous n’expliquerez pas pourquoi vous y avez soutenu l’imposture, ou aussi longtemps que vous ne présenterez pas d’excuses publiques, d’amblée vous vous exclurez des Africains qui peuvent formuler la vraie problématique préalable au décollage du continent. Une problématique qui n’occultera point les facteurs exogènes qui expliquent la paupérisation continue de l’Afrique. L’impérialisme français notamment.

Pour revenir à Mitterrand, vous savez certainement pourquoi il avait cru devoir faire son discours de la Baule. Je sais que vous n’oserez jamais l’expliquer aux Togolais : Eh bien c’est parce qu’il pensait qu’après tant d’années d’oppression commenditée ou tolérée par l’Elysée, les Africains allaient suivre le vent de l’Est pour se soulever et mettre fin à la sujetion dans laquelle ils vivaient. Cet état de sujetion que vous appelez « étroitesse des relations entre la France et l’Afrique ».

Le Président François Maurice Adrien Marie Mitterrand voulait éviter que la France ne soit prise de court par des mouvements du genre « Patriotes Ivoiriens » qui risquaient de tout lui faire perdre sur le continent. En réalité il y avait plus de peur que de mal. Assujetie et spoliée pendant si longtemps, l’effet est si profond et si endémique que l’Afrique n’arrive pas à comprendre ce qui lui arrive. Surtout lorsque ses filles et fils intellectuels de haut niveau ne sont pas outillés pour aider leurs peuples à s’en sortir.

Comme vous le voyez, cher Monsieur Yamgnane, il n’ y a pas de dissociation possible entre la lutte des patriotes ivoiriens aujourd’hui pourchassés à travers le monde et celle des Togolais que vous dites défendre. Le seul problème est celui d’un leadership fort et éclairé. Nous avons besoin de leaders qui n’attendent rien de la France mais qui savent la force que représentent leurs peuples. En disant ceci, on n’exclut ni le RPT ni Faure Gnassingbé lui-même s’ils se rendent compte de leurs fautes et de la nécessité pour les Africains de se réveiller. Il faut se rendre compte tout simplement de la géopolitique mondiale agissante et travailler réellement pour l’émancipation des peuples Africains et non pour leur abrutissement.

Je ne suis pas un fan particulier du Front républicain pour l’alternance et le changement (FRAC), pour la simplement raison que ses fondateurs et animateurs ne me semblent pas cohérents avec une vision claire pour l’Afrique dans son ensemble, le Togo étant à mon avis trop petit pour se libérer seul de l’impérialisme français. La plupart me semblent avoir des objectifs immédiats de conquête du pouvoir, même avec l’appui de la France.

Une fois j’ai entendu Abi Tchessa comparer le FRAC au Printemps Arabe et je me suis demandé si pour certains leaders togolais la lutte pour la démocratie au Togo ne commence que lorsque eux ont fait leur entrée en politique. Ces gens font toujours allusion au fameux printemps arable avec des amalgames impossibles sur tel ou tel Président qui serait tombé etc… Ce que ces leaders semblent ignorer c’est que le Printemps Arabe qu’on vit aujourd’hui, lorsqu’il n’est pas faux et manipulé de l’étranger, ils est en retard. Comme nous le rappelle le Professeur Aminata Traoré du Mali, tous les pays francophones d’Afrique sub-Saharienne ont déjà vécu leurs printemps dans les années 90. C’est que la France a réussi à étouffer ces mouvements avec un dernier acte en Côte d’Ivoire en 2011. Car, Gbagbo démeurait le seul survivant des mouvements démocratiques des années 90. Ce constat est immuable et lorsqu’on veut le contourner on se perd dans des contradictions ridicules.

M. Kofi Yamgnane, vous êtes un des initiateurs des marches de samedi à Lomé, et vous dites dans votre interview qu’il est temps de changer de stratégie. Personne ne serait raisonnablement contre de nouvelles stratégies ou l’adaptation des anciennes au sein d’un mouvement comme le FRAC. Mais quelle est l’opportunité de votre proposition surtout lorsqu’on ne perd pas de vue votre soutien inconditionnel à la politique africaine de l’Elysée et le rôle que vous jouez aujourd’hui ou ambitionnez jouer auprès de François Hollande?

Monsieur Yamgnane, ignorez-vous enfin que les patriotes ivoiriens ne méritent pas plus l’extermination que les Togolais sur qui vous comptez pour arriver au pouvoir?

Par Joseph Takeli
le 11 fevrier 2012
Los Angeles – USA

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