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Grande interview exclusive de Gilbert Bawara, ministre de l’administration territoriale

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Le Collectif « Sauvons le Togo » (CST) a déclenché depuis mi-juin, une série de manifestations à Lomé et à l’intérieur du pays pour exiger notamment « l’abrogation immédiate et sans condition des deux lois adoptées par l’Assemblée nationale en vue des prochaines élections législatives ». Le Collectif exige également la mise en application des recommandations du rapport de la Commission Nationale des Droits de l’Homme (CNDH) et des réformes constitutionnelles et institutionnelles. Dans une grande interview exclusive à l’Agence Savoir News, Gilbert Bawara, le Ministre de l’Administration territoriale, de la décentralisation et des collectivités locales revient sur les manifestations du CST, les prochaines législatives etc… Lisez

Savoir News : La situation est morose ces dernières semaines et depuis mi-juin, nous assistons au schéma suivant avec les manifestations du CST : marche – gaz lacrymogène – affrontements entre manifestants et forces de l’ordre – arrestations – libération après médiation. Ne pensez-vous qu’il est temps que le pouvoir change un peu de stratégie ?

Gilbert Bawara : Les marches, les meetings et les sit-in traduisent évidemment la vitalité des libertés et de la démocratie au Togo. Mais chercher obstinément, à coup de provocations systématiques, de déni de la vérité, de violence verbale et de dénigrements, à projeter du Togo l’image d’un pays en crise ou à accréditer le sentiment que les libertés seraient brimées et les manifestations interdites ou violemment réprimées est grossier et démagogique, et ceci se produit avec une complicité bienveillante de certains médias nationaux et internationaux. Concernant les 21, 22 et 23 août, il n’y a jamais eu d’interdiction de manifester ou de sit-in. Le collectif « Sauvons le Togo » (CST) a voulu organiser une marche suivie de sit-in durant trois jours consécutifs à la Place Deckon. Instruit par l’expérience et tenant compte des dérapages constatés lors des précédentes manifestations notamment en juin, le gouvernement ne pouvait rester inactif. Lors d’une réunion avec une délégation du CST, tout le monde – aussi bien la partie gouvernementale que les membres du CST – a admis que la Place dite Deckon est un centre commercial, une artère à forte concentration de trafic et d’activités économiques. A partir de ce moment, le bon sens et la raison devraient conduire à éviter de tenir un sit-in à cet endroit, comme le bon sens et la raison devraient inciter à éviter des manifestations publiques au marché de Gbossimé et à la gare routière d’Agbalopédogan. Faute d’être parvenu à convaincre le CST, le gouvernement n’avait d’autre choix que d’interdire dorénavant les manifestations publiques à la place Deckon ainsi que les périmètres et les abords immédiats des marchés, tout en laissant la possibilité à tout organisateur de marches, de meetings et de sit-in de choisir librement d’autres endroits et emplacements plus indiqués, le souci étant de concilier la liberté de manifestation avec celle des autres citoyens de circuler et commercer sans entraves majeures, en plus des impératifs de sécurité publique et de maintien d’ordre.

Le gouvernement n’a pas interdit la manifestation, mais a suggéré aux organisateurs de trouver un autre emplacement comme point de chute de la marche. En France, on n’organise pas des marches et des sit-in sur les Champs Elysées. Au Sénégal, c’est tout un quartier (Sandaga) qui est interdit de manifestations. Le CST cherche à imiter certains mouvements tels que « Y’en a marre » et le « Mouvement du 23 juin (M23) » au Sénégal. Mais ceux-là agissaient en démocrates respectueux de la loi et de l’autorité de l’Etat, la plupart des responsables ayant l’expérience de l’Etat et l’envergure d’hommes d’Etat.

C’est regrettable qu’il n’existe pratiquement plus dans notre pays d’organisations de la société civile qui soient véritablement crédibles et indépendantes. Celles que l’on a connues par le passé, notamment la LTDH, et au sein desquelles d’éminentes personnalités avaient lutté pour les droits de l’homme et la démocratie sont aujourd’hui dévoyées, manipulées, instrumentalisées et phagocytées par des intérêts partisans et des ambitions personnelles. Alors, au lieu d’inciter les uns et les autres à plus d’efforts de promotion et de protection des droits de l’homme, à plus de dialogue, de tolérance, d’ouverture et de conciliation, c’est plutôt ces organisations qui excellent dans le radicalisme, l’intransigeance et l’incitation à la violence et à l’incivisme.

Nous devons tous savoir que les gendarmes et les policiers sont des citoyens ; ce sont nos concitoyens. Ils exercent des missions de service public dans des conditions souvent pénibles, au péril de leurs vies. Nous ne devons pas leur compliquer la tâche en les stigmatisant. Ils reçoivent des cailloux, des salives, des injures, des invectives etc.….et les gaz lacrymogènes sont les seuls moyens conventionnels qui existent et qui permettent de contenir ou de disperser des manifestants souvent incités à la violence et à la provocation à l’encontre de l’autorité de l’Etat et à l’encontre des forces de sécurité.

La dégradation des édifices publics et des routes doivent cesser. Il y a un moment de patience mais il y a aussi un moment où la rigueur de la loi va s’appliquer dans toute sa plénitude. Nous ne pouvons accepter que tous les Togolais aient consenti des sacrifices et des souffrances énormes pour permettre le redressement du pays, et que quelques uns puissent se donner le malin plaisir de ruiner ces efforts en se livrant aux destructions, aux dégradations et aux saccages. Contrairement à tout ce qui est dit, les organisateurs des marches ne le font pas dans un esprit pacifique. Aujourd’hui, le gouvernement a démontré sa volonté d’apaisement, son esprit de conciliation, sa disponibilité au dialogue et à la concertation. Et si le CST et ses alliés de la coalition arc-en-ciel veulent vraiment faire avancer le pays et cherchent le bien de la population, qu’ils viennent autour de la table de discussions et qu’ils versent à l’agenda des discussions la plateforme revendicative. Et à partir de ce moment là, les Togolais et l’opinion nationale et internationale verront ceux qui sont animés de bonne volonté et ceux qui ne le sont pas.

Savoir News : Ne pensez-vous pas que le communiqué relatif aux manifestations est contraire à la loi sur les manifestations au Togo ?

Gilbert Bawara : Pas du tout. Lisez bien la loi régissant les manifestations sur les voies publiques, regardez l’ordonnancement institutionnel dans son ensemble et essayez d’étudier la pratique gouvernementale dans les pays qui nous entourent – de l’UEMOA et de la CEDEAO – en Afrique et de manière générale dans le monde. Le juridisme auquel certains se livrent relève d’une opération de désinformation et d’intoxication venant des élites mondaines, qui sont coupées des réalités profondes et des véritables revendications et attentes des Togolais. Je n’y cèderai pas. Au mieux, la loi régissant les manifestations publiques a prévu des voies de droit pour contester les actes de l’administration. C’est ainsi que l’on construit l’état de droit, pas à travers les dénigrements, les injures et les dérapages verbaux sur certains médias. Je ne pense pas que le gouvernement sénégalais ait eu besoin d’une loi pour décider qu’on ne peut pas manifester dans tout un quartier. Je ne crois pas que le gouvernement français ait eu besoin d’une loi pour décider qu’on ne peut pas organiser des marches ou des sit-in sur les Champs-Elysées. Contrairement à des mensonges sur les médias, à Washington, cela prend deux à trois mois pour statuer sur les demandes de manifestations publiques. Vous pouvez organiser des sit-in y compris devant la Maison Blanche, mais vous ne pouvez pas organiser une marche facilement dans les alentours de la Maison Blanche. On prend de faux et de mauvais exemples pour désinformer, intoxiquer et mystifier les Togolais.

Savoir News : Tout le monde sait que la tension a monté ces derniers jours. Le chef de l’Etat n’a fait aucune sortie, ne serait-ce que pour calmer les esprits. Ne pensez-vous pas que c’est un mépris vis-à-vis de ceux qui sont qui manifestent ?

Gilbert Bawara : Au lendemain de la démission du précédent gouvernement, le Président Faure Gnassingbé a pris son téléphone pour appeler lui-même les leaders de l’opposition y compris Monsieur Jean Pierre Fabre, pour les inviter au dialogue et les exhorter à accepter de travailler ensemble dans le cadre du gouvernement et dans celui de la CENI, le souci étant de conduire le processus électoral de manière concertée, consensuelle et apaisée. Apparemment, le dialogue et la concertation ne sont pas encore à l’agenda du CST et des partis ou regroupements qui sont à sa remorque !

Savoir News : Les Togolais souhaiteraient entendre la voix de leur Président.

Gilbert Bawara : Le chef de l’Etat a décidé lui-même d’appeler au dialogue, et ces leaders n’ont pas répondu. Ce n’est pas en allant devant des journalistes faire un discours ou donner une conférence de presse qui démontrerait de son ouverture et de sa volonté de dialogue. Au contraire, je crois que ceux qui ont du mépris pour les Togolais, ce sont ceux qui, en dépit des sacrifices consentis pas la collectivité nationale pour remettre le Togo sur la voie de la reconstruction et du développement, cherchent à détruire et ruiner le fruit de tant d’efforts collectifs. Nous ne pouvons pas constamment – depuis 1991 – focaliser l’agenda du débat national seulement sur les questions politiques et institutionnelles. Je ne dis pas que cela n’est pas important. Je dis qu’il est aussi important de s’attaquer aux problèmes qui touchent au vécu quotidien, aux conditions de vie de nos concitoyens. Et ce n’est pas ce que nos amis du CST sont en train de faire. Certains sont obsédés par l’échéance de 2015 et pour cela, il faut mettre le pays à feu et à sang. D’autres s’obstinent dans la ruse et la dissimulation. Imaginez des partis politiques obligés de mentir à la population concernant la non-invitation prétendue du CST pour refuser le dialogue, juste par calcul et par manque de courage et de conviction ! Aucun gouvernement sérieux ne peut accepter d’être pris en otage par les sectarismes et les radicalismes manichéen ! Les Togolais sont assez murs pour que chacun puisse aller vers eux pour leur expliquer les visions que nous portons, les projets de société que nous portons, les philosophies politiques qui caractérisent les uns et les autres. C’est vrai, il y a un sentiment de malaise et certains cherchent à tout prix à ce que ce sentiment perdure, à ce qu’il y ait une vraie crise. Le Président de la République est pleinement conscient que trop de Togolais sont encore confrontés à des souffrances et à des difficultés et qu’il faut redoubler d’efforts, intensifier les efforts pour que la croissance soit au rendez-vous et pour parvenir au bien-être et au progrès partagés. Mais si le peu que nous essayons de mettre sur le chantier est ravagé par des esprits un peu machiavéliques, je crois qu’on risque de tomber dans les revers du passé. Et personne ne devrait le souhaiter.

Savoir News : Le 24 Août dernier, les « poids lourds » de l’opposition ont boudé l’invitation, évoquant plusieurs raisons dont le délai d’invitation pour les discussions. Pourquoi le Premier ministre ne pouvait pas prendre tout son temps et envoyer des invitations avec des délais raisonnables pour permettre aux différentes sensibilités politiques de mieux se préparer pour les discussions ?

Gilbert Bawara : Ce serait trop prétentieux de croire que ceux qui ne sont pas venus sont les « poids lourds » et que les autres n’ont pas de représentativité et de socle. Avec une telle logique, le pays serait pris en otage par les extrémismes et les radicalismes. Tous les togolais s’équivalent. L’égalité dans une société doit avoir un sens. Et quand on veut instaurer un climat d’apaisement, quand on veut faire des réformes qui favorisent les élections honnêtes, loyales, transparentes, crédibles, libres et démocratiques, ce n’est pas pour un parti politique déterminé, c’est pour tous les citoyens qui remplissent les conditions. C’est pourquoi l’Etat doit veiller à ce que les réformes majeures, notamment les réformes politiques (cadre électoral, découpage électoral et aux autres questions touchant à la constitution) soient faites dans un esprit de dialogue et de concertation et en cherchant les consensus les plus larges. C’est de cette manière que nous pouvons inspirer la confiance des citoyens dans les réformes qui sont réalisées. Et c’est également de cette manière que le plus grand nombre de citoyens peuvent adhérer à ces réformes. Mais au finish, les élections ne sont pas organisées que pour les partis politiques. Alors les partis politiques qui ont répondu à l’invitation du Premier ministre sont aussi importants et autant importants que ceux qui n’ont pas répondu. Les portes du dialogue et de la concertation restent ouvertes envers ceux qui n’avaient pas pu répondre à l’invitation du Premier ministre. En toute hypothèse, les réformes iront de l’avant et des élections auront lieu pour l’ensemble de la nation et pas seulement pour certains.

Savoir News : Ces élections pourront encore se tenir en Octobre ?

Gilbert Bawara : La question importante n’est pas la date. Il y a des échéances que tout le monde connaît. Les échéances sont faites pour être respectées. Ce qui me paraît fondamental, c’est que le processus puisse être préparé dans un esprit d’ouverture et de dialogue, dans un esprit de concertation et surtout en veillant à ce que le consensus et l’apaisement soient les lignes directrices.

Savoir News : Quel appel avez-vous à l’endroit de l’opposition notamment du CST ?

Gilbert Bawara : Vous savez, de plus en plus, il est difficile pour les Togolais – y compris moi-même – de cerner les contours et la nature exacts du CST. Ce Collectif regroupe des Togolais, des concitoyens et je respecte leurs opinions et leurs points de vue, voir leurs revendications. En démocratie, la diversité et le pluralisme des idées et des points de vue sont importantes. On ne peut pas parler de démocratie, d’Etat de droit sans parler de liberté d’opinion et de la liberté d’expression. Autant, je voudrais dire mon respect pour leurs idées et leurs opinions, j’espère qu’ils vont aussi comprendre que c’est aussi important pour eux, de respecter les opinions et les idées des autres togolais. A partir de ce moment là, on peut avancer en sortant de la confusion totale des engagements. Actuellement, les esprits commencent à s’apaiser et j’espère que cela va continuer, et que tout le monde va retrouver la sérénité. Ainsi, nous allons pouvoir nous mettre autour d’une table pour discuter et faire avancer le pays dans l’intérêt de tous. FIN

Propos recueillis par Junior AUREL

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