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Etat de terreur : Des témoignages émouvants sur la torture à l'ANR

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La CNDH, une institution non crédible pour diligenter une enquête impartiale
« La nuit est avancée, le jour approche. Détournons-nous des flammes de lumière. Je viens d’un enfer terrestre, j’ai rencontré le démon, j’ai refusé de lui serrer la main. Il a un visage, son nom est Massina Yotroféï », a déclaré à la barre le mardi 6 septembre 2011 le capitaine Casimir Dontéma, l’un des prévenus dans la fable d’atteinte à la sûreté de l’Etat, pour montrer ce qu’ils ont enduré lors de leur détention à l’Agence nationale de renseignement (ANR). Présentée comme le Guantanamo local, l’ANR est un lieu où se règlent tous les problèmes : trafic de drogue, saisie de fonds, escroquerie, brouilles politiques, règlements de compte, litiges fonciers, affaires conjugales … C’est aussi un endroit où l’on crée la fiction pour parler comme le capitaine Lambert Adjinon, et on attribue les rôles en soumettant les détenus à la torture et aux traitements inhumains et dégradants. Retour sur des témoignages vivants des cas de torture à l’ANR.

Quand des journaux sérieux de la place et les organisations des droits de l’Homme ont révélé que l’ANR dirigée par le colonel Yotroféï Massina et placée sous l’autorité directe du chef de l’Etat est un haut lieu de la torture en citant en exemple le cas de l’homme d’affaires togolais Bertin Agba, certains milieux parmi lesquels des journalistes, les ont traités de tous les noms d’oiseaux. Ils n’hésitaient pas à dire que les allégations de M. Agba sont une manipulation et à demander des preuves. Mais lors du grand déballage où les victimes se déshabillaient à la barre pour montrer des traces de torture, les théoriciens de la preuve avaient le profil bas.

« Je ne reconnais aucun des faits qui me sont reprochés aujourd’hui, mais je reconnais qu’on m’a torturé à l’ANR », a dit à la barre Sassou Sassouvi, un employé de l’ambassade des Etats-Unis appréhendé dans cette affaire de coup d’Etat. Selon lui, tous les repas qui leur étaient envoyés, étaient confisqués par les agents de l’ANR qui les dégustaient au vu et au su de tout le monde. Il a également ajouté que les détenus étaient enchaînés à l’ANR à des poteaux plusieurs jours durant sans alimentation. Le sieur Sassou a également affirmé à la barre qu’ils étaient permanemment enfermés dans des cellules sans possibilité de voir le soleil. « Esso Gnassingbé – un cousin du chef de l’Etat, ndlr – s’est écroulé après cinq jours passés sans manger et attaché à un poteau. Kadanga m’a torturé, Massina m’a torturé. Ce sont les chants et les prières qui nous ont maintenus en vie », a-t-il ajouté.

« Arrivé à l’aéroport de Lomé en provenance d’Abidjan où j’ai été arrêté, le colonel Titikpina – aujourd’hui général, ndlr – dit : « Je le laisse à votre disposition ». C’est ainsi que le commissaire Kombaté de la DPJ et le commandant Kulo de l’ANR m’ont conduit à l’ANR au lieu de la DPJ. A 18h, le commandant Kulo envoya me chercher là où ils m’avaient enfermé. Quand je suis arrivé, ils m’ont dit de me mettre à genou jusqu’à 20h. A cette heure, le commandant Kulo me dit de collaborer avec eux sinon ils allaient me torturer. Là, je lui ai dit que je ne sais rien de cette affaire de coup d’Etat. A la suite de cette réponse, le commandant Kulo assisté du capitaine Kadanga m’ont conduit sur un terrain au sein de l’ANR où attendait un bourreau (militaire) bien armé. Là, le capitaine Kadanga me dit de dire la vérité ; faute de quoi le bourreau en finirait avec moi. Il faisait très noir sur le terrain. Le capitaine Kadanga ordonna de tirer si je ne disais pas la vérité. Et j’ai commencé à demander pardon, car le militaire était réellement armé et le canon braqué sur moi. La scène a duré près d’une heure. Pendant tout ce temps, j’étais toujours menotté par arrière depuis le départ d’Abidjan », a raconté Esso Kassiki. Ce détenu appréhendé dans la capitale ivoirienne fin septembre 2010 a mentionné qu’il était aspergé d’eau glacée toute la nuit: « Il sonnait plus de 21 heures quand on m’a envoyé sur la pelouse avec cinq bassines d’eau auxquelles ils ajoutaient du glaçon pour mieux refroidir l’eau. Les militaires m’ont déshabillé et je n’étais que dans un slip. Toute la nuit, je suis resté sur la pelouse où on m’arrosait d’eau froide. Ce n’est qu’à 10 heures qu’on m’a fait partir de la pelouse après qu’une pluie matinale m’a bien battu à la suite des sévices d’eau glacée ».

La comparution le mercredi 7 septembre de l’adjudant-chef Ogbakiti Seydou a fortement affligé le public quand il s’est déshabillé devant la cour afin de montrer les séquelles visibles des tortures dont il a été victime à l’ANR. « L’ANR est un centre d’expérimentation de la torture », a-t-il souligné en révélant avec effroi que les agents de l’ANR ne les laissent pas dormir pendant les nuits et qu’ils contraignent les détenus non torturés à entendre les cris de détresse de ceux qui étaient soumis à des traitements inhumains et dégradants. Ils étaient aussi suspendus aux barres de leurs cellules durant des nuits entières et n’urinaient que dans des bouteilles d’eau minérale. Le lieutenant Pali est le chef d’orchestre de ces tortionnaires, a insisté l’adjudant Seydou qui se plaint de sérieux problèmes de santé. Sa clavicule est déboîtée au cours de son enfer à l’ANR. Rappelons ici que son cas a été cité dans l’interview d’un rescapé de l’ANR accordée à notre confrère « Le Rendez-vous » N°167 du 12 septembre 2011 dont nous publions un large extrait pour l’occasion. Une interview réalisée il y a sept (7) mois et qu’il a rendue publique après le grand déballage.

L’autre témoignage émouvant fut l’intervention du capitaine Lambert Adjinon, le pauvre qui est arrêté pour la deuxième fois dans une curieuse affaire de coup d’Etat. A la barre, le capitaine Adjinon a porté à la connaissance de la cour qu’il avait perdu l’usage d’une de ses oreilles, à cause des tortures subies à l’ANR. Il a souligné qu’il fut kidnappé en avril 2009 alors qu’il se rendait à l’église. Il fut passé à tabac par les hommes de Massina de 11h du matin à 17h dans les anciens locaux de l’Assemblée nationale. « Je saignais de partout lorsque je fus conduit à l’ANR, c’est là que j’ai rencontré le grand manitou Massina. Je suis un naufragé de l’enfer », a-t-il dit. Et de poursuivre : « Lorsqu’on parle de l’ANR, les gens pensent que c’est de la fiction. Je veux que le peuple togolais sache que Massina Yotroféï est un monstre, un sadique, un psychopathe, un nazi. C’est une personne qui éprouve beaucoup de plaisir à faire du mal. Je le dis même si après il me tue. Massina a écrit une fiction. Il distribue des rôles à tout le monde. Cette affaire n’est qu’un tissu de mensonge ».

Selon le détenu Esso Sizing, un militaire détaché au service du député de la Kozah et ex-agent de l’ANR, la torture est effectivement pratiquée dans les cellules de l’ANR. « Il y a plusieurs cellules et la cellule de torture est dirigée par Massina et Kadanga », a-t-il précisé. Mais il convient de rappeler que certains détenus ont rapporté qu’ils ont été aussi torturés au camp général Gnassingbé Eyadema (camp RIT). « Les tortures n’étaient pas seulement faites à l’ANR, bien au contraire ; elles leur étaient également infligées au camp RIT », a déclaré à la barre l’adjudant-chef Seydou.

La CNDH pas assez crédible
Dans un communiqué rendu public hier par le ministre de la Justice et éternel avocat de l’Etat, la Commission nationale des droits de l’Homme (CNDH) a été invitée pour l’ouverture d’une enquête sur les allégations de torture. Dans le communiqué, le gouvernement togolais joue habituellement à l’hypocrisie en se faisant passer pour un champion du respect des droits de l’homme. Normalement, le chef de l’Etat aurait dû se rendre à New York le week-end, afin de participer à la session des Nations Unies. Mais ne voulant pas se faire interroger sur les allégations de torture, il a envoyé au dernier moment son éternel fusible, le Premier ministre Gilbert Houngbo tout en blaguant les gens avec l’annonce d’une enquête qui sera dirigée par la CNDH sur les allégations de torture.

En revanche, la CNDH, du fait de sa tendance à protéger des intérêts, n’est pas assez crédible pour mener ces enquêtes. Elle a montré ses limites par le passé et tout le monde sait ce que deviennent les enquêtes à la togolaise destinées à camoufler la vérité et tromper la communauté internationale. Par exemple, les prévenus ont indiqué au cours du procès que ces actes de torture ont été portés à la connaissance de certains juges à savoir le procureur général près la Cour d’Appel Attara M’Dakena et le juge Kouyou, mais ces derniers n’ont rien fait pour y mettre fin ; ils montraient des signes d’impuissance. « C’est ahurissant que des juges togolais se disent impuissants face à des bérets verts qui sont eux aussi, des justiciables », a déploré l’adjudant. En outre, Esso Sizing a déclaré qu’il avait porté à la connaissance de M. M’Dakena des actes de torture dont ils ont été victimes et que ce dernier aurait affirmé qu’il n’avait aucune force pour intervenir dans le cours des choses et faire cesser les violations et que tout était directement géré par le président de la République, Faure Gnassingbé. La preuve, c’est pour services rendus que le colonel Massina a été décoré le 27 avril dernier par le chef de l’Etat en dépit des allégations de torture qui pesaient sur le patron de l’ANR.

« Le chef de l’Etat est bien au courant de tout ce qui se passe à l’ANR. Mais il tente de sauver la face en instruisant la CNDH pour diligenter l’enquête. C’est une manœuvre pour se soustraire des pressions », explique un défenseur des droits de l’Homme.

Selon les victimes de ces tortures, la CNDH n’est pas une institution crédible pour mener les enquêtes sur la torture. « Nous ne sommes pas d’accord avec le choix de la CNDH. Cette commission n’est pas bien placée pour faire un travail impartial. Je ne vois aucun membre de cette institution capable d’interroger le colonel Massina et ses hommes sur les faits allégués. Si les autorités togolaises veulent connaître la vérité sur ce que nous avons subi et que certains Togolais continuent d’ailleurs de subir, elles n’ont qu’à demander au rapporteur spécial des Nations Unies d’envoyer une mission indépendante d’enquête comme dans cette affaire de coup d’Etat, Faure Gnassingbé et son gouvernement ne sont pas sincères avec les enquêtes qui viennent d’être confiées à la CNDH », s’emporte un détenu victime de la torture au Guantanamo togolais. Selon l’article 12 de la Convention contre la torture des Nations Unies, « Tout Etat partie veille à ce que les autorités compétentes procèdent immédiatement à une enquête impartiale chaque fois qu’il y a des motifs raisonnables de croire qu’un acte de torture a été commis sur tout territoire sous sa juridiction ». Mais l’enquête annoncée avec la CNDH est loin d’être impartiale.
R. Kédjagni

source : liberté hebdo togo

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