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Dossier/ Exploitation de phosphates carbonatés au Togo

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Vers un simulacre d’appel d’offres au profit de la société australienne Sultan Corporation Limited

Citant une dépêche du journal électronique « Africa Mining Intelligence (AMI) », nous avions annoncé dans l’une de nos parutions (Liberté N°1018 du 28 juillet 2011) qu’un appel d’offres a été lancé par les autorités togolaises pour l’attribution des phosphates carbonatés. « Enfin la transparence dans le secteur des phosphates au Togo ? », nous sommes-nous demandé. Une appréhension qui se confirme avec les informations qui nous parviennent. Et tout porte à croire qu’il s’agira d’un simulacre d’appel d’offres au profit de l’entreprise australienne Sultan Corporation Limited qui risque d’être une sorte de société écran des décideurs.

Au commencement, était Phosphate Togo SA

Phosphate Togo SA est une société locale mise en place à la suite d’un accord de joint-venture (expression en anglais signifiant une filiale commune à deux ou plusieurs entreprises, dans le cadre d’une coopération économique internationale) entre la Phosphate Togo SA et la Sultan Corporation Ltd de Derek Lenartowicz, un entrepreneur australien d’origine polonaise. C’est la société Phosphate Togo SA pilotée par le lobbyiste burkinabé Issa Kanazoé, qui a introduit M. Lenartowicz au Togo. Mais contre toute attente, la société togolo-burkinabé a été mise à la touche alors que l’offre technique et financière soumises aux autorités avaient été plutôt bien accueillies. Africa Mining Intelligence (N°244 du 16 février 2011) a révélé en son temps qu’il y avait une volonté manifeste des autorités togolaises de supplanter les responsables de Togo Phosphate SA et de négocier directement avec Sultan Corporation Ltd. « En se rendant dernièrement en Australie pour négocier directement avec la Sultan Corporation Ltd l’octroi d’une concession d’exploitation des phosphates carbonatés au Togo, le ministre des mines et de l’énergie, Dammipi Noupokou, et le directeur général des mines et de la géologie, Matthias Banimpo Gbengbartane, ont-ils voulu « doubler » Phosphates Togo SA ? », s’est demandé AMI. Et le journal électronique d’ajouter que « le dossier de Phosphate Togo SA aurait été bloqué à la dernière minute par Barry Moussa Barqué, le conseiller spécial du Chef de l’Etat Faure Gnassingbé ». Devant une telle situation, les responsables de Togo Phosphate SA ont menacé de poursuivre en justice à Lomé et à Sydney, la capitale australienne, Derek Lenartowicz et Sultan Corporation.

Entre-temps, le seul spécialiste en matière de phosphate au sein de la société australienne Jimmy Lee a démissionné. « Les négociations entre la compagnie minière australienne Sultan Corporation Ltd et les autorités togolaises pour l’attribution d’une licence d’exploitation de phosphate carbonaté se feront sans Jimmy Lee », a rapporté AMI N°247 du 3 mars 2011.

Un appel d’offres pour brouiller les pistes …

C’est dans ce méli-mélo qu’est intervenue la nouvelle de l’appel d’offres lancée par les autorités togolaises. Une fois de plus, c’est le très renseigné journal électronique (AMI N°255 du 27 juillet 2011) qui a donné l’information : « Comme anticipé (AMI nº251), un appel d’offres a finalement bien été lancé par la Société nouvelle des phosphates du Togo (SNPT), dirigée par Michel Abalo Kézié, pour l’attribution des ressources de phosphates carbonatés du pays. Des discussions exclusives avaient, un temps, été entamées avec l’australien Sultan Corp ». Plus tard, l’information a été confirmée par le ministre des Mines et de l’Energie, Dammipi Noupokou, dans une interview accordée mardi 09 août dernier au site gouvernemental « republicoftogo.com ». « Conformément à la stratégie de relance du secteur des phosphates adoptée par le Gouvernement en 2010, l’Etat togolais a lancé un appel d’offres pour l’attribution de permis pour l’exploitation du phosphate carbonaté. Et effectivement, l’intérêt a été fort de la part de nombreux acteurs internationaux du secteur minier », a-t-il affirmé. A la question : « Des rumeurs affirment que l’appel d’offres n’était qu’un paravent légal pour attribuer des licences de gré à gré, notamment à un groupe australien. Qu’en est-il ? », le ministre des Mines tente de rassurer. « Il n’y a jamais eu de négociations ou de discussions particulières entre l’un des groupes prétendants au permis d’exploitation du phosphate. La meilleure entreprise répondant aux exigences définies dans le cahier de charges sera retenue par les experts requis par le gouvernement en la matière », a-t-il dardé. Ces propos sont-ils sincères ? La question reste posée.

En revanche, les responsables de Sultan Corporation Ltd, la société australienne par laquelle la brouille est arrivée, se montrent optimistes quant à l’issue de cet appel d’offres. « L’entreprise SULTAN, compagnie internationale de minéraux (ASX : SSC) (désignée sous le nom « sultan » ou « l’entreprise ») se réjouit d’annoncer qu’elle a soumis son dossier d’appel d’offres pour le Projet Phosphate du Togo en Afrique de l’Ouest dans les délais requis, avant la date limite du 1er Août 2011. Comme annoncé précédemment, le Projet est situé au Togo, en Afrique de l’Ouest, non loin de Lomé la capitale, et proche d’importantes infrastructures y compris l’installation portuaire située à près de 20 km, côté Sud-ouest. Le projet vise à réaliser une minéralisation d’une capacité de 2,0 à 2,1 milliards de tonnes d’une teneur allant de 14,5 à 15,5% de P205 – la quantité et la teneur potentielle est en faite théorique, les explorations réalisées sont insuffisantes pour déterminer la Ressource Minérale et il n’est pas certain qu’une autre exploration aboutirait à sa détermination -. Des zones discontinues de l’ordre de 80 à 100 millions de tonnes avec pour capacité moyenne de 18 à 20% de P205 sont disponibles », lit-on sur le site de la société.

De plus, l’entreprise Sultan Corporation Ltd révèle qu’elle « a pu garantir l’appui de nombreux partenaires « tiers » dans le cadre de cet appel d’offres et ce, sur tous les plans à savoir l’aspect financier, technique, marketing et expertise ». Vient ensuite l’optimisme clairement affiché : « L’entreprise est alors confiante d’avoir fait tout ce qu’elle peut afin de se garantir les droits de développer cet actif. La procédure d’évaluation de l’offre est en cours, cependant, l’entreprise Sultan ne peut prédire, à ce stade, aucune date pour la conclusion. Le gouvernement Togolais, nous l’espérons, décidera du choix du partenaire dans un court voire moyen terme afin de commencer les travaux du Projet ».

Cet article publié sur le site de l’entreprise est accompagné de deux notes qui sont relatives aux chiffres susmentionnés.

« Les chiffres sus mentionnés sont basés sur une étude détaillée des gisements de Phosphate du Togo en Mars et Avril 2009. L’Office Togolais des Phosphates dispose des chiffres officiels. L’étude comportait :
a. Analyse documentaire des rapports et dossiers disponibles.

b. Réunions à Lomé dans la capitale avec les cadres supérieurs de la SNPT (Société Nouvelle des Phosphates du Togo) qui est la compagnie de Phosphate de l’Etat Togolais.

c. Revue des opérations sur le site et discussions approfondies avec les cadres supérieurs des opérations de la SNPT.

d. Visite au sein des exploitations minières et opérations d’ouvraison.

Les sections officielles et les plans des niveaux des zones non exploitées ont été fournis à Sultan. Des méthodes partielles habituelles ont été utilisées pour faire l’estimation du montant des ressources minières. C’était possible de vérifier la teneur et l’épaisseur des zones minières sélectionnées et de calculer les superficies, les volumes et tonnes possibles et les comparer avec les calculs officiels de l’Etat togolais pour les mêmes zones.

Déclaration des Experts : L’information issue du présent rapport relative aux résultats d’exploration est basée sur des informations compilées par M. Kevin Alexander. M Kevin Alexander est un employé à part entière de l’entreprise Sultan. Il est membre de l’Institut Australien des Mines et Métallurgies et de l’Institut Australien des Géoscientifiques. Il a acquis des expériences assez significatives dans ce domaine de minéralisation et pour les activités qu’il entreprend afin de devenir expert tel que défini dans le « Code Australien pour Reportage des Résultats d’Exploration, Ressources Minières et Ore Reserves », édition 2004. M. Alexander accepte que des données de ses rapports soient inclues dans le rapport conformément à la forme et au fond ».
De tout ce qui précède, qu’est-ce qui justifie cette confiance débordante des responsables de Sultan Corporation Limited en l’aboutissement heureux de cet appel d’offres ? Est-ce le gouvernement togolais lui-même qui aurait préparé tout le dossier pour le compte de la société australienne ? Qui sont-ils, ces « nombreux partenaires « tiers » » ? Autant de questions que se posent nombre d’observateurs du monde des affaires togolais. « Connaissant comment fonctionne le système, il est possible que cet appel d’offres ait été juste lancé pour séduire les bailleurs de fonds alors que les autorités togolaises ont déjà porté leur choix sur la société australienne. Dans ce cas, il n’est pas exclu qu’elles fassent partie des principaux actionnaires de cette entreprise. Une sorte de société écran qui va permettre à certains haut placés de s’enrichir », explique un enseignant à l’Université.

En outre, il se pose la question de savoir pour quelles raisons les responsables de Sultan Corporation Ltd ont eu accès à toutes ces informations. N’ont-ils pas pris une avance certaine sur les autres prétendants au permis d’exploitation du phosphate ? Il y a quelque chose qui cloche dans ce dossier.

Il nous revient également que le sieur Kevin Alexander n’a pas d’expérience spécifique dans le domaine des phosphates. L’expert en la matière était Jimmy Lee qui a préféré démissionner.

A en croire un expert, les 2 milliards de tonnes de phosphates carbonatés, à raison d’un million de tonnes par an, seront exploités pendant 2000 ans. L’Etat togolais va-t-il offrir un contrat de 20 siècles à la société retenue ? Question pour plusieurs champions. Mais des indiscrétions, la capitalisation boursière de la société australienne qui se situe entre 7 et 10 milliards FCFA, serait petite par rapport aux tonnes prévisionnelles.

C’est donc ce qui se passe avec le projet d’exploitation des phosphates carbonatés. Il convient que les institutions de Bretton Woods suivent ce dossier de près pour que les mêmes causes ne produisent pas plus tard les mêmes effets. C’est la non transparence dans la gestion de l’OTP, de l’IFG et de la SNPT qui a plombé l’économie togolaise.

R. Kédjagni

source: liberté hebdo togo

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