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Chronique de Kodjo Epou : Les non-dits et les leçons d’une visite

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De mémoire de Togolais, Hillary Clinton aura été le premier membre de l’exécutif américain à visiter le Togo. Au département d’état, à Washington, on ne fait pas mystère du motif de ce voyage : la diplomate américaine va à Lomé pour « rencontrer le Chef de l’état, Faure Gnassingbé, en vue de manifester le soutien des Etats-Unis au progrès démocratiques et aux réformes économiques effectués par le Togo et aussi, féliciter ce pays pour sa récente élection au Conseil de Sécurité des Nations Unies ». Un bon point à l’actif du pouvoir ? Certainement. Un camouflet pour l’opposition ? Pas forcément.

Si la diplomatie américaine, au grand dam des ONG des droits de l’homme, n’a pas hésité, en novembre dernier, à prendre pied en Birmanie, l’une des plus affreuses dictatures de la planète, rien n’indique que Mme Clinton y était allée dans l’unique but de congratuler ou soutenir la junte militaire au pouvoir depuis 1962 dans ce pays d’Asie du Sud-Est. De la même manière, elle peut se rendre au Togo sans qu’on parle de cataclysme ou d’initiative inopportune qui « se moque de la lutte de l’opposition togolaise pour la démocratie et foule du pied l’aspiration profonde et légitime des populations togolaises à la démocratie et l’état de droit ».

C’est, il nous semble, dans ce canevas de diplomatie préventive qu’il faut situer, à sa juste valeur, la visite éclair de cette dame au Togo, un pays qui, aux yeux du monde, reste réfractaire et sourd aux idéaux démocratiques ; donc dangereux pour la stabilité de la sous-région. De manière comprimée il s’agit, à côté de l’objet officiel déclaré, de « tester les intentions du régime ». L’administration Obama ne manquera pas d’obtenir de Lomé quelques gages de bonne volonté parmi les sujets qui bloquent la réconciliation nationale : la libération des prisonniers politiques, la fin définitive des violations des droits de l’homme à l’encontre des partisans de l’opposition, la fin des interventions intempestives et des prises de positions récurrentes des FAT dans les affaires politiques et, surtout, l’organisation, à l’avenir, d’élections libres et transparentes qui garantissent des chances égales à tous les candidats.

Là où, peut-être, Clinton a commis l’erreur délibérée, ouvrant la porte à des interprétations parfois excessives, signe d’un climat tendu dans le pays, c’est de n’avoir pas pris soin de consacrer un temps à l’opposition démocratique qu’incarnent les partis réunis au sein du FRAC et dont l’ANC apparaît comme l’épine dorsale. Exactement comme elle l’a fait en Birmanie en rencontrant l’opposante charismatique et Prix Nobel de la paix 1991. Même si Jean Pierre Fabre n’est pas Aung San Suu Kyi, cet invite à rencontrer Mme Clinton aurait pu être l’occasion, pour la plus grande démocratie du monde, l’Amérique, de témoigner sa solidarité morale à une opposition non violente dont plusieurs militants ont perdu la vie ou fui le pays ces vingt dernières années face à la brutalité du combat contre le système du RPT. En contrepartie, Mme Clinton aurait pu obtenir du leader de l’ANC de tirer un trait sur « sa revendication de la victoire électorale lors de la présidentielle de 2010 », détendant ainsi l’atmosphère politique au Togo. Ce geste, par lui tout seul, aurait servi de baume au cœur aux Togolais qui veulent voir la fin de la plus vieille dictature militaire d’Afrique de l’ouest.

Cet oubli, à vue d’œil, n’a rien de fortuit. Il est certes frustrant. Mais il a le mérite de révéler à l’opposition togolaise ses propres carences. Que fait-elle en effet pour sensibiliser les autorités américaines sur le sort réservé aux Togolais depuis bientôt cinq décennies par cette monarchie héréditaire qui ne dit pas son nom ? Alors que les partisans et alliés du RPT se font des amis dans les rouages et au sein de l’administration américaine, les opposants du Togo sont là, inertes, voyant l’Amérique très loin de leurs préoccupations. La communauté internationale ne fonctionne pas toujours à la manière des restos du cœur. Il lui faut forcer l’attention et, si possible, l’attirer dans des situations qui exigent d’elle d’intervenir.

En cela, l’opposition a une belle carte entre les mains. Les Togolais de la diaspora dont la plupart sont devenus citoyens de leurs pays d’accueil, ne fléchiront pas lorsqu’il s’agira de porter le message aux élus locaux qui, à leur tour, n’hésiteront pas à le faire savoir aux responsables nationaux. Reste que la division de l’opposition sur le terrain, son manque de visage précis et de vision claire constitue un frein. Non seulement à ses propres efforts, mais aussi aux actions de ceux qui, de l’étranger, militent en sa faveur.

Que faire pour que lors de son prochain voyage dans la sous-région ouest africaine, Hillary Clinton sente le besoin de ménager sur son calendrier un temps consacré à l’opposition togolaise ? C’est à cette question de fond qu’il faut trouver une réponse à partir de maintenant. Si rien n’est entrepris dans ce sens, le Togo sera vu de l’extérieur, comme un pays normal. Et des visites comme celles de Mme Clinton signifieront aux partisans de l’oppression un blanc seing pour continuer à torturer, à piller les caisses de l’Etat et laisser le peuple croupir dans la misère. On le voit, l’union de l’opposition démocratique togolaise est un impératif. Elle est intangible.

Kodjo Epou

Washington DC

USA

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