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BENIN / Affaire Talon : Boni Yayi s’est trouvé son « Pascal Bodjona »

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L’affaire est digne d’un roman d’espionnage et fait actuellement couler beaucoup d’encres et de salive au Bénin. Trois proches du président Thomas Boni Yayi à savoir un ancien ministre, sa nièce et son médecin personnel, ont été inculpés mardi 23 octobre dernier pour avoir tenté d’empoisonner le chef de l’Etat béninois. Selon le parquet, le principal instigateur de ce complot serait Patrice Talon, richissime homme d’affaires et ancien ami du N°1 béninois. Même si Patrice Talon peut en vouloir à Boni Yayi pour un certain nombre de raisons, dans l’opinion béninoise, beaucoup ont du mal à croire en la version officielle présentée par le pouvoir. Mais, tout compte fait, cette situation aussi bien étonnante que rocambolesque ressemble à tout point de vue à celle que connait un pays voisin du Bénin : le Togo. Boni Yayi serait-il entrain d’importer les méthodes de Faure Gnassingbé ? La question n’est pas anodine.

Tout est partie d’un voyage effectué mi-octobre par Boni Yayi à Bruxelles en Belgique. D’après le parquet béninois, c’est au cours de ce déplacement que le complot a été ficelle pour éliminer l’ex-président de la Banque ouest africaine de développement (BOAD).

Le principal instigateur présumé de cette tentative d’assassinat est l’homme d’affaires béninois, Patrice Talon. Il s’est fait aider par Mudjaidou Soumanou, ex-ministre du Commerce et de l’Industrie, Ibrahim Mama Cisse, le médecin personnel du président Yayi et Zoubérath Kora-Séké, sa nièce employée à la présidence. Ces trois personnes auraient chacun joué un rôle clé dans la conspiration visant à empoisonner le N°1 béninois avec des médicaments toxiques, selon le parquet de Cotonou. Elles se seraient vu promettre la somme d’un milliard de francs CFA (1,5 million d’euros) chacun si elles réussissaient à faire ingérer au président des médicaments mortels à la place des anti-douleurs qu’il prend habituellement.

Selon les détails donnés par le procureur de la République, Justin Gbenameto, c’est lors du voyage du chef de l’Etat béninois à Bruxelles en tant que président en exercice de l’UA que Mme Kora-Séké, qui faisait partie de la délégation présidentielle, aurait été approchée par M. Talon. Ils se seraient entretenus dans hôtel où séjournait M. Talon le 17 octobre. Ce dernier aurait réussi à la convaincre pour qu’elle administre au chef de l’Etat des produits qui lui seraient remis par le médecin personnel du chef de l’Etat. D’après le procureur de la République, c’est l’ancien ministre qui aurait récupéré un colis contenant les pilules empoisonnées arrivé par avion à Cotonou et les aurait remis au docteur.

On ignore encore ce qui a poussé la nièce du chef de l’Etat à ébruiter le complot à son retour au Bénin. Mais toujours est-il que c’est grâce à celle qui a failli le tuer que le président a été sauvé. « Heureusement, le résultat n’a pas été atteint. Zoubérath en a parlé à sa soeur et à d’autres personnes et ce sont ces personnes informées qui ont averti le chef de l’Etat », a dit le procureur de la République.

Les trois proches du président ont été arrêtés, inculpés d’association de malfaiteurs et tentative d’assassinat et écroués à la prison civile de Cotonou. Quant à Patrice Talon, il est pour l’instant à l’étranger et fait l’objet d’un mandat d’arrêt international, selon le parquet.

L’homme d’affaire béninois a d’ailleurs démenti les accusations portées contre lui dans une interview accordée à Rfi. Pour lui, il ne s’agit que d’un canular. « Le Président m’a sollicité pour que j’accompagne son nouveau projet politique en utilisant mes relations, mes moyens pour obtenir auprès de l’Assemblée le nombre de députés qu’il faut pour voter ce genre de modifications qui nécessitent une majorité qualifiée. Mais j’ai résisté. Comme nous sommes des amis, j’ai pu quand même lui faire comprendre que ce n’était pas indiqué, que ce n’était pas faisable, que ce n’était pas bien. Et même si j’avais voulu, ça n’aurait pas marché. Le peuple béninois est attaché à sa démocratie, donc j’ai refusé », a indiqué M. Talon. C’est donc ce refus qui a poussé Boni Yayi à s’en prendre à son ami de toujours.

Une histoire à laquelle les Béninois ont du mal à croire

Ancien allié et ami très proche du président Boni Yayi, Patrice Talon a, dit-on, été de ceux qui ont financé la campagne du chef de l’Etat béninois lors des dernières élections présidentielles. Mais, depuis quelques mois, il est en bisbille avec le régime.

On manque encore de détails sur ce complot d’empoisonnement manqué et notamment sur ce qui a motivé le commanditaire présumé. Mais, selon certaines indiscrétions, M. Talon en veut peut-être au chef de l’Etat parce que celui-ci lui a arraché la gestion du Programme de vérification des Importations nouvelle génération dénommé PVI. Le PVI est une instance mise en place par le patron de l’Etat béninois. Elle est chargée de fixer les taxes douanières dans le port de Cotonou et de rendre les échanges douaniers plus transparents. La gestion de ce système est confiée à une entreprise privée via un appel d’offres. Patrice Talon, qui a géré le PVI pendant 5 ans, a récemment perdu ce marché. Et ce n’est pas tout. L’homme d’affaires bénéficiait également d’un monopole sur les engrais et insecticides dans le secteur du coton. Un monopole auquel Boni Yayi a mis fin récemment, faisant perdre ce marché important à Patrice Talon.

Au vu de tout ce qui précède, il y a des raisons pour que l’ancien partenaire du chef de l’Etat béninois lui en veule. La gestion du PVI et de la filière coton au Bénin est une question de milliards de Fcfa. Perdre de tels marchés est synonyme de perte de beaucoup d’argent pour Patrice Talon. Mais de là à vouloir empoisonner son ami, il y a de quoi mettre toutes ces accusations en doute dans la mesure où de nombreuses zones d’ombre résident dans cette affaire. C’est justement ce qui rend certains Béninois sceptiques quant à la version officielle présentée par le procureur de la République.

Ces doutes sont tout à fait légitimes. Car, un président de la République, ce n’est quand même pas n’importe qui. C’est l’homme le plus puissant du pays et le mieux gardé. Fomenter un complot comme celui-ci contre lui afin de lui enlever la vie ne peut se faire n’importe comment et dans n’importe quelle condition. Bien au contraire, cela se fait en toute discrétion et exige une longue et minitieuse préparation. Si tel est le cas, à moins qu’il soit stupide, comment comprendre, d’une part, que Patrice Talon attende que BoniYayi se déplace à Bruxelles pour comploter son assassinat avec ses proches collaborateurs et qui plus est, dans l’hôtel où il réside. Cela n’attirera-t-il pas trop l’attention ?

D’autre part, il est dit que les trois proches de Boni Yayi se sont vus promettre une somme d’un milliard de Fcfa chacun pour accomplir leur forfait. Toutefois, les enquêtes n’ont jusqu’alors pas prouvé qu’une partie de cette somme ait été versée sur les comptes de chacun des présumés assassins. Est-ce à dire que les trois proches du chef de l’Etat sont si cons au point d’accepter d’accomplir un si avillissant boulot sur la base d’une simple promesses, sans exiger qu’une partie de la somme promise par Patrice Talon leur soit versée à l’avance ?

En plus, dans quelles conditions les présumés assassins ont-ils avoué leur complot ? On ne nous l’a pas dit. Ajouté au fait que le procureur prétend que le complot a été par la nièce du chef de l’Etat qui en a parlé à sa sœur et à d’autres personnes qui en ont informé au président de la République, il y a de quoi douter de tout cela. Pourquoi n’a-t-elle pas elle-même informé son oncle ? Qu’est-ce qui peut bien expliquer le fait qu’elle ait choisi d’un coup de ne plus accomplir sa mission ? Et comment comprendre la sérénité qui se lisait sur le visage de la nièce de Boni Yayi en dépit de son arrestation ? Voilà autant d’interrogations qui sèment le doute dans la tête des observateurs.

Et c’est à juste titre que l’opposition béninoise, regroupée au sein l’Union fait la Nation (UN), doute de la tentative d’empoisonnement de Boni Yayi. Pour les adversaires de M. Yayi qui se disent « peu sûrs » des arguments avancés par le procureur, il ne s’agit que d’un « montage » visant à camoufler la crise profonde dans laquelle le chef de l’Etat a plongé le pays.

Boni Yayi sur les traces de Faure Gnassingbé ?

La méthode a le vent en poupe au Togo et se pratique allégrement. Elle consiste à inventer un mensonge d’Etat pour éliminer tous ceux qui sont proches du chef de l’Etat mais qui représenteraient des menaces pour le pouvoir de ce dernier, sous prétexte qu’ils auraient des ambitions présidentielles. La manière d’en finir avec eux importe peu. L’essentiel est de réussir à les écarter définitivement et à leur enlever toute envie et tout moyen pouvant leur servir de parvenir un jour au sommet de l’Etat. Dans ces conditions, être riche et voir ses affaires propérer devient un problème. Puisque c’est aux plus nantis qu’on s’en prend le plus souvent.

Au Togo, c’est le tout puissant Kpatcha Gnassingbé, demi-frère du chef de l’Etat, qui a été le premier à faire les frais de cette méthode peu orthodoxe. Très proche de Faure Gnassingbé qu’il a aidé à parvenir au pouvoir en 2005, il est tombé en disgrâce en 2009 après avoir été accusé de tentative d’atteinte à la sûreté de l’Etat et purge depuis lors une peine d’emprisonnement de 20 ans avec déchéance civique. En réalité, il n’a fait que payer chèrement son ambition à se présenter à la présidentielle de 2010, avec ou contre la volonté de son parti, le Rassemblement du peuple togolais (RPT). Son frère président a vite fait de trouver un moyen pour l’écarter.

Sont également victimes de cette méthode, Sow Bertin Agba et Pascal Akoussoulèlou Bodjona qui sont actuellement en détention. Le premier est un richissime homme d’affaires de son pays et ami du chef de l’Etat. Le second est également un ami personnel du président de la République et a même été son homme à tout faire. Tous les deux sont accusés d’être impliqués dans une affaire d’escroquerie internationale. Mais, les véritables raisons de leur détention resideraient ailleurs. En effet, Pascal Bodjona serait soupçonné d’avoir des ambitions présidentielles. Des ambitions que Bertin Agba l’aiderait à assouvir.

Quand on veut écarter un potentiel adversaire ou un ami qui devient gênant et menaçant pour le pouvoir parce que trop nanti, on peut user de tous les subterfuges et lui coller n’importe quelles accusations. Pourvu que ça puisse contribuer à l’anéantir. C’est peut-être dans la même logique que semble s’inscrire Boni Yayi, lui qui est soupçonné de vouloir réviser la Constitution béninoise pour se réprésenter à la présidentielle de 2016. Et si tel est le cas, quoi de plus normal qu’il se débarrasse d’un milliardaire comme Patrice Talon qui est entre temps devenu son ennemi, pour la simple raison qu’il pourra choisir de soutenir financièrement l’opposition. Il faut donc trouver la bonne manière pour l’enfoncer et le dépouiller de sa richesse avant qu’il ne soit trop tard. Comme quoi, Boni Yayi est entrain d’appliquer à la lettre les leçons reçues de Lomé. A trop fréquenter le diable, on finit par se comporter comme lui.

Rodolph TOMEGAH

independantexpress

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