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Attentat de Soudou : Quand les FAT tentent de réécrire l’histoire au nez et à la barbe de Gilchrist Olympio

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Les audiences publiques organisées par la Commission Vérité, Justice et Réconciliation (Cvjr) dans la ville de Kara ont pris fin le 30 septembre dernier avec l’audition des témoins et victimes des événements de Soudou. Et comme il fallait s’y attendre, la responsabilité des Forces armées togolaises (FAT) a été une fois de plus mise en avant dans cette attaque contre le convoi de Gilchrist Olympio le 5 mai 1992. Et fidèles à leur ligne de défense, les Forces armées du Togo n’ont pas tardé à monter au créneau pour réagir à cette accusation. Elles ont pointé du doigt des « éléments incontrôlés » qui seraient les vrais responsables de cet attentat. Cette version des FAT est cependant, contredite par un rapport de la Fédération internationale des Ligues des droits de l’Homme (Fidh) qui pointait clairement du doigt, l’armée togolaise comme responsable de cette agression.

Qu’en est-il de la principale victime de cette attaque, Gilchrist Olympio ? On apprend que l’homme aurait fait une déposition à huit clos devant Mgr Barrigah.

L’attentat de Soudou est un pan de l’histoire politique du Togo qui est resté fortement gravé dans la mémoire collective des filles et fils de ce pays. Le 5 mai 1992, le convoi de campagne de Gilchrist Olympio, fils du premier président du Togo, Sylvanus Olympio tombe dans une embuscade entre Bafilo et Soudou. Selon les témoins, il pleuvait ce jour sur la ville de Sokodé, ce qui a un peu retardé l’équipe de campagne du président national de l’Union des forces de changement (Ufc). Mais en fin de matinée, la pluie se calme et le groupe réussit à quitter Sokodé en direction de Soudou. Vers 12 heures, deux cent (200) mètres après le pont enjambant la rivière Sarah, une bombe explose devant le véhicule à bord duquel avait pris place l’ennemi juré du Général Gnassingbé Eyadema, Gilchrist Olympio dit « Yovovia ». Patick Lawson, actuel premier Vice-président de l’Alliance nationale de changement (Anc) et témoin oculaire des événements raconte: « Embusqués derrière un bois, nos assaillants ont tranquillement laissé passer les véhicules en tête du cortège avant d’ouvrir le feu. En immobilisant la voiture qui précédait la Nissan Patrol de Gil, ils étaient assurés d’avoir une cible statique. Devant le barrage de tirs, notre véhicule est tombé dans un ravin. Même avec les pneus-avant crevés, notre chauffeur a continué de rouler jusqu’au village de Soudou (préfecture d’Assoli), où nous devions tenir un meeting régulièrement autorisé ».

Le bilan fait état de plusieurs morts dans le camp de l’Ufc, dont le Docteur Marc Atidépé, Moussa Mama Touré, Ouro Atchankpa Zakari, Sama Tchatchibo Alasa et de plusieurs blessés dont un certain Eliot Ohin. D’après plusieurs rapports d’enquête internationaux, cette attaque avait été perpétrée par un fils du Général Eyadema, le Capitaine Ernest Gnassingbé, aujourd’hui décédé. Nombreux sont les témoins qui ont rapporté à l’époque avoir aperçu le Capitaine avec un groupe de soldats appartenant au régiment des commandos parachutistes dans la zone du forfait avant et après l’attaque. Le Chef suprême des armées n’était-il pas mis au courant du projet de ce groupe d’hommes dirigé par son propre fils ? Difficile de croire le contraire.

Toujours est-il qu’aujourd’hui, les Forces armées togolaises rejettent en bloc toute responsabilité dans la survenance de ces événements qu’elles mettent sur le compte d’«éléments incontrôlés ». «Les Forces Armées Togolaises, en tant qu’institution, n’ont ni de loin ni de près commandité ou cautionné l’attaque du convoi de l’Union des Forces de Changement (UFC) à Soudou le 5 mai 1992. Cependant, compte tenu de la situation sociopolitique qui prévalait en ce moment, il n’est pas exclu que des éléments incontrôlés aient agi de leur propre gré, sans ordre de la haute hiérarchie militaire pour perpétrer cette attaque regrettable. Ce faisant, ils engageraient de facto leur pleine et entière responsabilité personnelle », a laissé entendre le Colonel Lemou le 30 septembre dernier dans la déclaration de la grande muette que cet officier a lue devant la Cvjr de Mgr Nicodème Barrigah.

La réconciliation tant souhaitée pourrait-elle être possible si à chaque fois, lorsqu’elles sont mises devant leurs responsabilités historiques, les FAT accourent devant le peuple togolais pour essayer de tronquer l’histoire et tenter de faire croire qu’elles ont été de tout temps, immaculées et n’ont jamais mal agi ? S’il y a eu des exactions dans le pays, c’est la faute, soit de l’opposition (événements de la lagune de Bè dans lesquels les FAT accusent l’opposition d’avoir dévalisé les morgues de Lomé de leurs cadavres pour les déverser dans la lagune et les accuser plus tard de tueries), soit d’« éléments incontrôlés ». Ainsi, pour Atcha Mohamed Titikpina, actuel Chef d’Etat-major général des FAT, Ernest Gnassingbé et à quelques exceptions près, son père, militaire de carrière et Chef suprême des FAT sont des « éléments incontrôlés ». On se rappelle que la responsabilité de ces deux personnes dans l’attaque contre le convoi de Gilchrist Olympio avait été évoquée par plusieurs observateurs à l’époque des faits.

Dans un rapport d’établissement des faits fort détaillé de la FIDH, l’organisation a mis en cause plusieurs éléments des FAT dont le Capitaine Ernest Gnassingbé et le Colonel Arégba. Cette organisation a dénoncé la liberté d’action laissée à ce Capitaine de l’armée togolaise dans le septentrion, ce qui lui permet de se livrer à un activisme incompatible avec son statut militaire.

Mais aussi surprenant que cela puisse paraître, le fameux opposant charismatique pour qui sont morts Docteur Marc Atidépé et ses compagnons d’infortune, se la coule aujourd’hui douce à l’ombre du régime Rpt. Mieux encore, il n’a pas cru bon de partager avec le peuple togolais, les vérités dont il a connaissance dans ce dossier. C’est derrière un mur blindé de la Cvjr que Gilchrist Olympio a fait sa déposition dans le cadre de cette affaire. Un acte applaudi par les FAT qui, dans leur déclaration, vont jusqu’à brandir la participation de ce dernier à un gouvernement au Togo comme la potion magique qui absout l’institution de ses péchés à l’égard des Togolais. « Il faut rendre hommage au Président de la République, Chef des Armées, son Excellence Monsieur Faure Essozimna GNASSINGBE, pour sa politique de réconciliation qui a permis aujourd’hui, à la principale victime de cette attaque, Monsieur Gilchrist OLYMPIO, de fermer les pages noires de l’histoire du pays et de faire participer son parti l’UFC au Gouvernement », souligne le communiqué. (Lire le communiqué des FAT et des extraits du rapport de la FIDH sur l’attentat de Soudou).

O. A.

Retour sur le rapport de la FIDH mettant clairement en cause les Forces armées togolaises

8 – Les suites immédiates de l’attentat

Aussitôt après l’attentat les différents véhicules sont rassemblés sur la place de Gandé, quelques kilomètres plus loin le véhicule Nissan dans lequel avaient pris place Gilchrist Olympio et le Docteur ATIDEPE est abandonné là après que ceux-ci, le premier gravement blessé, le second déjà mort, aient été transportés dans un autre véhicule au Bénin. Les villageois conseillent en effet de fuir en lieu sûr de crainte de voir des éléments militaires achever les blessés. Des militaires viendront examiner les véhicules qui seront ramenés à Bafilo le lendemain. Les véhicules Nissan et Mitsubishi entreposés d’abord à la préfecture de Bafilo seront ensuite ramenés à Lomé. Le véhicule 404 Peugeot fut très rapidement récupéré par le propriétaire établi à Bafilo où il avait été loué.

A aucun moment les véhicules sur lesquels plusieurs impacts sur le côté droit peuvent être notés n’ont fait l’objet d’une inspection particulière et détaillée de la part des enquêteurs.

Aux yeux de la commission rien ne peut justifier cette absence d’enquête, d’autant plus que les véhicules ont été dans un premier temps laissés à la disposition des forces de l’ordre. Par ailleurs, à propos des suites de l’attentat, différents témoins présents soit à Gandé, soit accourus sur les lieux de l’attentat aussitôt après la fusillade nous ont fourni des renseignements de nature à contribuer à l’identification des auteurs présumés.

Ainsi plusieurs témoins nous ont précisé avoir aperçu un véhicule blanc stationné à quelques centaines de mètres du lieu de la fusillade dans un chemin de terre, à gauche de la route menant de Bafilo à Soudou (voir annexe 9 et 10). Le même véhicule, dont certains témoins préciseront qu’il portait le numéro d’immatriculation RT 1893 L, aurait également été vu par d’autres témoins plus tôt dans la matinée du 5 mai sur des routes proches des lieux de l’attentat (voir ci-avant). De façon précise un témoin a indiqué que les occupants du véhicule ont été aperçus manipulant une mitrailleuse montée sur un trépied (voir le croquis réalisé par le témoin, annexe 12).

Enfin, des témoins se trouvant sur la place de Gandé ont aperçu le véhicule précité roulant à vive allure et empruntant à la sortie de la localité la route menant vers Kara (voir annexe 9 et 10).

A propos de la présence des militaires à proximité des lieux de l’attentat aussitôt après les faits, il apparaît que le 5 mai en fin de journée le colonel AREGBA est venu récupérer auprès du préfet de Bafilo un engin explosif que des témoins avaient trouvé sur les lieux en présence du gardien de préfecture et d’un gendarme. Comme exposé ci-avant, rien ne permet de justifier la disparition de cette pièce à conviction à propos de laquelle la commission a pu cependant obtenir un croquis dressé par un témoin entendu sur place (annexe 13).

Plusieurs témoins ont également fait part du fait que des militaires sont venus sur place à Gandé le lendemain des faits pour récupérer le véhicule de GILCHRIST OLYMPIO.

Un témoin entendu de façon particulièrement circonstanciée par la commission a précisé que parmi ces individus figurait l’un de ceux qui avait été aperçu la veille sur les lieux immédiatement après la fusillade.

9 – la liste des victimes de l’attentat

1 – VICTIMES ENREGISTREES A l’hôpital DE SOKODE

1-1 – Personnes tuées par balles

-Monsieur MOUSSA Mama Touré, 62 ans, Cultivateur demeurant maison Touré à Bafilo, quartier Akpakoudé (Préfecture d’Assoli)

-Monsieur CURO Atchankpa Zakari, 35 ans Cultivateur à Bafilo-ville, quartier Wawade (préfecture d’Assoli)

-Monsieur SAMA Tchadjibo Alasa, 25 ans Cultivateur domicilié à Sckodé, quartier Zongo.

1-2 – personnes grièvement blessées par balle

-Monsieur IDRISSOU Dermane, 50 ans

-Monsieur TCHAGNAO Moutawakilou, 25 ans

-Monsieur THALOURA Moussa, 40 ans

-Monsieur KWANDE Labissi, 49 ans

1-3 personnes légèrement blessées

-Monsieur SIDI Arouna, 33 ans

-Monsieur ASSOUMA Sani, 60 ans

-Monsieur TCHASSANTI Salissou, 28 ans

-Monsieur AMIDOU Mohamed, 30 ans

-Monsieur WAHABOU MOROU, 24 ans

-Monsieur CURO K. Kadjao, 20 ans

2 – Les autres victimes hospitalisées au Bénin

-Monsieur OHIN

-Monsieur Gilchrist OLYMPIO (Voir annexe extrait du rapport médical)

-Monsieur le Docteur ATIDEPE ATIDEPE ATIDEZE (Mort) (Voir également les rapports d’expertises médico légale (annexes 14, 15 et 16 ; voir également annexe 17, clichés de trois victimes, tuées par balles et enregistrées à l’hôpital de Sokodé)

11 – La recherche de renseignements complémentaires a propos de certain militaires

En cours d’enquête la commission a eu la conviction qu’il s’agissait d’un attentat préparé et exécuté par des militaires. Elle fondait sa conviction sur des témoignages qu’elle a reçus de documents qui lui ont été remis, recoupés par des renseignements auprès de diverses sources.

Au terme de l’analyse de ces éléments et compte tenu de la gravité des mises en cause, la commission décidait d’adresser au président EYADEMA, seul, une télécopie faisant état des noms des militaires qui étaient impliqués dans l’attentat (annexe 20).

Nous sollicitions du Chef de l’Etat, chef des armées, l’emploi du temps et les obligations de service des militaires en cause. Nous faisions l’offre de les entendre.

Aucune réponse n’était faite à notre offre lors de la seconde entrevue avec le président, nous étions invités à donner les noms de nos informateurs.

Le président EYADEMA intimait l’ordre au chef de l’Etat major des armées de nous apporter une réponse. Cela fut fait dans l’heure qui précéda notre départ. Cette réponse figure en annexe 21.

L’analyse des documents qui nous ont été remis n’a pas permis à la commission d’acquérir la certitude qu’il ne s’agit pas de documents fabriqués à notre intention. Par ailleurs ils ne fournissent pas un alibi incontestable aux militaires mis en cause qui doivent être en permanence sous l’autorité de leurs chefs de corps.

Dans ces conditions, lors de la rédaction du présent rapport il nous est apparu indispensable de solliciter de la part du Chef des armées des explications complémentaires (Annexe 22).

C. Conclusions

Le présent rapport ne constitue pas une enquête judiciaire qui est de la seule compétence de la justice togolaise.

Ses rédacteurs sont conscients de ses limites. Elles sont notamment la conséquence d’un court temps d’enquête; du refus de l’Etat Major de l’armée togolaise de coopérer notamment à l’offre d’audition des militaires en cause et au refus de pénétrer dans les enceintes militaires qui leur ont été signifié oralement par le général BONFOH lors de la deuxième entrevue avec le président EYADEMA.

Les investigations ont été conduites conformément à l’ensemble des textes internationaux rappelés en préliminaire du présent rapport. Les trois enquêteurs se sont soumis à la déontologie professionnelle qui est la leur dans leurs pays respectifs.

Ni la Ligue togolaise des droits de l’Homme le Premier ministre et le président de la République n’ont participé, même par personne interposée, aux recherches et aux auditions. Chacune de ces institutions a participé pour sa part à la manifestation de la vérité. Le présent rapport a été rédigé en toute indépendance à l’égard des partis en cause.

Au terme du rapport les trois enquêteurs concluent :

1) que l’attentat du 5 mai 1992 survenu vers 12 heures sur la route Bafilo à Soudou qui fit plusieurs morts parmi lesquels le Docteur ATIDEPE et plusieurs blessés graves parmi lesquels GILCHRIST OLYMPIO a vraisemblablement été préparé et exécuté par des militaires.

2) Que l’Importance des moyens utilisés en matériel de guerre, armes automatiques et roquettes, et en véhicules (deux ou trois) et en hommes (au moins six) et la méthode employée (embuscade) laisse présumer la complicité de l’Etat major des forces armées et des chefs de corps de ces militaires, en particulier le colonel AREGBA, colonel du régiment para commando, caserné non loin des lieux de l’attentat.

3) Que les comportements des militaires en cause avant et après l’embuscade montrent qu’ils sont certains d’une quasi impunité.

4) Que le capitaine ERNEST GNASSINGBE n’a pas été vu au nombre des auteurs présumés de la fusillade. Cependant sa présence est avérée à proximité des lieux immédiatement avant l’attentat.

5) Que l’officier qui dirigeait le commando de six hommes est vraisemblablement le lieutenant BASSARI du régiment para commando de Kara.

6) Que l’existence d’un autre commando venu à travers la savane et reparti par un chemin voisin n’a pas été établie.

7) Que la réponse de l’Etat Major des FAT à notre télécopie du 12 juin 1992, visée en annexe 21, n’offre qu’un très faible degré de crédibilité en l’absence d’accès direct aux pièces originales. Les informations qu’elle contient sur les affectations des militaires en cause permet de recouper les renseignements sur les emplois occupés par ces militaires dans leur unité et conforte la fiabilité des témoignages recueillis et les mettant en cause.

8) Que le seul moyen d’identifier avec certitude les auteurs, coauteurs, complices et instigateurs de l’attentat est de les confronter avec les témoins qui les ont vus. Ces confrontations ne pourraient cependant intervenir qu’après une normalisation démocratique du régime politique. Si la mise en présence des témoins et des mis en cause devait intervenir dans le contexte actuel les enquêteurs sont convaincus que les craintes que nourrissent ces témoins quant à leur intégrité physique soient fondées.

9) Que même si la vérité des faits est partielle l’existence d’un complot militaire visant à éliminer physiquement les leaders de l’opposition démocratique est très vraisemblable;

10) Que la liberté de mouvement et l’autonomie d’action laissée au capitaine Ernest GNASSINGBE permettent à celui-ci de se livrer à un activisme incompatible avec son statut militaire.

11) Que les résultats du présent rapport seront complétés dès que les conclusions des expertises seront connues.

12) Que le caractère prétorien du régime empêche l’exercice d’une justice indépendante et rend les magistrats et les enquêteurs judiciaires particulièrement vulnérables.

Source : Rapport de la Mission d’enquête de la FIDH – 8 au 11 juin 1992 – conduite par Roger Ribault, Juge d’instruction près le Tribunal de grande instance de Paris, Marc Neve De Mevergnies, avocat au barreau de Liège et Ralph Crawshaw, ancien chef de la Police d’Essex

 

source : liberté hebdo togo

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