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Affaire d’escroquerie internationale : Faure Gnassingbé décidé à envoyer en prison son ancien homme à tout faire, Pascal Bodjona

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Ministre de l’Administration territoriale, de la Décentralisation et des Collectivités locales et homme à tout faire du chef de l’Etat, Pascal Akoussoulèlou Bodjona, est aujourd’hui dans l’œil du cyclone. Une procédure judiciaire abracadabrantesque pèse sur lui depuis son départ du gouvernement le 31 juillet dernier. Ici, c’est comme Ulysse qui veut en finir avec son chien qui lui est pourtant resté fidèle.

Au commencement, une affaire d’escroquerie internationale

Le 7 mars 2011, M. Sow Bertin Agba, homme d’affaires togolais et Directeur d’OPS Sécurité, une société de gardiennage, est arrêté dans son bureau par des éléments de l’Agence nationale de renseignement (ANR). Conduit dans les locaux de cette agence, il a été sérieusement torturé avant d’être transféré plus tard à la Gendarmerie nationale puis déféré à la prison civile de Tsévié, une ville située à 35 km de Lomé. Jusque-là, il n’y avait pas eu de communiqué officiel sur le mobile de cette interpellation. C’est grâce à un article du magazine français « Paris Match » annonçant l’existence d’un mandat d’arrêt international visant l’ex-PDG d’Elf Aquitaine Loïk Le Floch-Prigent qu’on en saura un, peu plus sur cette ténébreuse affaire. Un mandat d’arrêt a été émis par le juge d’instruction Matake Keléwani, du tribunal de Lomé, qui voulait l’entendre pour une affaire d’escroquerie internationale.

En effet, M. Abass Youssef riche Emirati et PDG de Pilatus Energy est abordé dans un palace de Dubaï en mars 2008, par un couple d’Africains, dont la femme – Awa Mounira — se présente comme la veuve du général Robert Gueï, ancien président de la Côte d’Ivoire. Le duo demande alors son aide au riche Emirati pour récupérer 275 millions de dollars que feu le général Guei aurait déposés à la Banque centrale du Togo. Une première avance de 1,25 million de dollars est demandée d’urgence à Abass Youssef, pour soi-disant régler les formalités de transfert. Plus tard, il sera également sollicité pour faire sortir du Ghana de l’argent d’un certain Taha Abou, ancien général irakien proche de Saddam Hussein. Au fil des mois, de multiples versements, pour un total de 48 millions de dollars, sont ainsi soutirés à l’homme d’affaires. En février 2011, faute de voir venir les sommes promises, il se décide à déposer plainte.

Loïk Le Floch-Prigent à qui Abass Youssef avait demandé de vérifier les dires de la prétendue veuve, aurait confirmé la véracité de son identité et l’existence des fonds. « Surtout, lors d’un voyage en grande pompe à Lomé, en juillet 2008, l’ancien PDG aurait organisé les présentations d’Abass Youssef avec l’homme d’affaires togolais, Sow Bertin Agba (aujourd’hui incarcéré) qui, pour faire croire que le dossier était solide, s’est fait passer pour le mandataire de l’ex-général Guei et le ministre de l’Intérieur du Togo! », a rapporté « Paris Match » qui ne s’est pas empêché de joindre Loïk Le Floch-Prigent qui a tout démenti : « Abbas Youssef est un ami. Je travaillais pour sa société Pilatus. Nous avions un accord moral. Il m’avançait les frais et si ça marchait, nous partagions les bénéfices. Je ne comprends pas ses accusations actuelles. Le problème est que je ne connaissais pas les escrocs dont il parle. C’est lui qui me les a présentés».

La justice togolaise mise en branle

Au lieu de porter plainte contre Loïk Le Floch Prigent, le présumé cerveau de cette curieuse affaire d’escroquerie internationale, en France où la justice fait son travail en toute indépendance, l’Emirati a préféré ester en justice au Togo où la balance symbolisant le pouvoir judiciaire est guidée depuis le palais présidentiel. Et pendant que Sow Bertin Agba croupit derrière les barreaux, Loïk Le Floch Prigent ainsi que le couple d’Africains ne sont nullement inquiétés.


La procédure judiciaire enclenchée, Abass Youssef n’a jamais apporté la moindre preuve pouvant confondre ceux qu’il accuse. Comme pièces à conviction, il n’y a que ses déclarations contre celles de Bertin Agba qui a pourtant produit les pièces des relations qui existent entre lui et l’Emirati. Mais cette affaire sans tête ni queue est gérée comme une affaire d’Etat dans laquelle le chef de l’Etat lui-même et ses sécurocrates tirent les ficelles. Des pressions intenses sont exercées sur les juges pour qu’ils ne disent pas le droit et que soit maintenu en détention Sow Bertin Agba qui ose lui brûler la politesse dans l’accumulation de la richesse. Par exemple, le 20 juin dernier, la Cour suprême, la plus haute juridiction en matière judiciaire au Togo, a ordonné la libération provisoire du prévenu sous caution d’un montant de 150 millions de FCFA. Une audace qui n’a pas plu à Faure Gnassingbé qui a rapidement limogé, Abalo Pétchélébia, le président de cette cour. Quant au verdict, il n’a jamais été traduit dans les faits. Bien que la famille ait versé les 150 millions exigés à titre de caution depuis le 25 juin, M. Agba est toujours derrière les barreaux. Le temps d’inculper l’ancien porte-parole du gouvernement, Pascal Bodjona.

Quoique le nom de cet ancien ministre ne figure pas dans la plainte initiale déposée en mai 2011 et pour laquelle un mandat d’arrêt international a été émis contre Loïk Le Floch Prigent, Faure Gnassingbé, son sécurocrate – colonel Massina Yotroféï cité dans le rapport de la CNDH sur la torture -, et le ministre de la Justice Me Tchalim Tchitchao sont décidés à le faire inculper. Le vendredi 10 août, celui-ci a été longuement entendu par le juge d’instruction Matake Kéléwani qui a tenté de l’inculper. Une audition qui s’est déroulée quelques jours après une réunion à la Présidence où le sort de celui qui a fait Faure Gnassingbé roi en 2010, a été scellé. Convoqué de nouveau lundi dernier au cabinet du juge d’instruction, il a échappé de peu à un guet-apens devant le conduire à la prison civile de Lomé. La procédure judiciaire suit son cours et pèse sur Pascal Bodjona comme une épée de Damoclès. Dans cette dynamique, les autorités togolaises entreprennent de faire venir dans les tout prochains jours à Lomé l’Emirati afin qu’il y ait une confrontation entre lui et le ministre.

Le double jeu de Faure Gnassingbé

Comme dans l’affaire d’atteinte à la sûreté de l’Etat, cette affaire d’escroquerie internationale est un fourre-tout dans lequel Faure Gnassingbé entend noyer son ex-compère et le DG d’OPS Sécurité. Quand Bodjona l’approche pour se plaindre de la persécution et du harcèlement judiciaires dont il est victime, le chef de l’Etat s’escrime à le rassurer, donnant l’impression qu’il n’était au courant de rien. Mais une fois derrière les rideaux, il tire les ficelles et met en branle ses stratégies de concert avec ses hommes de main. Et pour cause. L’ancien ministre est soupçonné d’avoir des visées sur le fauteuil présidentiel. Soit dit en passant, c’est le même soupçon qui avait conduit à la fusillade de Pâques 2012 et à l’incarcération du député et demi-frère du chef de l’Etat, Kpatcha Gnassingbé. Ici, les discussions sur tous les sujets touchant la vie de la nation sont autorisées, sauf celles portant sur le fauteuil présidentiel qui reste une propriété des Gnassingbé.

Selon l’ancien Premier ministre Messan Agbéyomé Kodjo, au cours d’un entretien l’année dernière, le chef de l’Etat aurait dit à son ancien ministre que Bertin Agba a une fortune immense et qu’avec celle-ci, il lui serait facile de faire un coup d’Etat et de prendre le pouvoir. Une information qu’aurait minimisée le ministre qui a fait remarquer que c’est le même peuple kabyè qui gère le pays depuis 1967 et qu’il ne serait pas une bonne chose qu’un des leurs monte encore au pinacle en 2015, l’année où s’achève le deuxième mandat de Faure Gnassingbé. Une réponse qui aurait déplu au locataire du palais de la Marina qui, conforté par les rumeurs sur les ambitions présidentielles de son ministre, a décidé d’en finir avec lui. C’est le début de la vengeance d’Electre. Rappelons que lors du passage de Bertin Agba à l’ANR, il a été torturé afin qu’il implique son frère ministre, les deux étant natifs de Kouméa, une localité voisine de Pya, le village natal des Gnassingbé.

Cette vendetta à la togolaise ne fait que commencer et les jours à venir réservent aux Togolais beaucoup de surprises.

R. Kédjagni

liberte-togo.com

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